C’était en mai 2006. Je m’envolais pour la Grèce le lendemain et je cherchais un livre à lire dans l’avion. Je suis allée chez Olivieri pour demander conseil à la libraire. Moi qui n’avais jamais lu un roman policier, voilà qu’elle me proposait La lionne blanche de Henning Mankell. Première lecture d’un roman noir, premier auteur suédois, premier Mankell. Un tout nouvel univers romanesque s’ouvrait à moi. Vous vous en doutez bien, je suis tombée sous le charme de l’inspecteur Kurt Wallander dès les premiers chapitres. Un personnage complexe, bien construit par l’auteur, à la fois bourru et attachant. Voilà bien certainement une des forces indéniables de Mankell, il forge des personnages qui prennent réellement vie de par leurs côtés sucrés-salés. Tout comme ceux-ci, l’existence a des travers qu’on lui pardonne difficilement : Mankell, atteint d’un cancer, est décédé le 5 octobre 2015 à l’âge de 67 ans. Après avoir passé des heures et des heures en sa compagnie, c’est avec un pincement au cœur que j’ai lu Les bottes suédoises, son ultime roman.

Dans ce dernier opus, Mankell propose à ses lecteurs une réflexion sur le vieillissement et la mort par l’entremise d’un narrateur solitaire, désabusé et rempli de contradictions, Fredrik Welin, 70 ans. « Le vieillissement était une nappe de brume qui approchait en silence. » Chirurgien de profession, sa carrière a été brisée à la suite d’une erreur tragique qu’il a commise. Fredrik s’est alors réfugié dans la maison familiale sur une île de la Baltique. Une nuit, un brasier immense le tire de son sommeil. Sa maison est en feu. Il s’en sortira vivant, mais perdra tous ses biens matériels.

Il s’installe alors dans la roulotte appartenant à sa fille, Louise, laissée vacante dans le fond du jardin. C’est à ce moment-là qu’il décide de renouer avec elle afin de lui faire part de son désarroi, malgré leurs contacts irréguliers. Son intention de reconstruire une maison identique à l’ancienne dans le but de la léguer à Louise lui donne du courage. Toutefois, préoccupé et fatigué, il doit jongler avec la police locale qui le soupçonne d’avoir lui-même mis le feu à sa maison pour en tirer l’indemnisation de l’assurance.

Départager l’essentiel de l’accessoire

Même si Mankell signe ici un roman non policier, cette enquête servira de point névralgique et de moteur autour desquels s’articuleront les éléments importants de l’histoire : départager l’essentiel de l’accessoire, établir un rapport père-fille sain, comprendre la teneur de son amitié avec le facteur Jansson, s’ouvrir au sentiment amoureux qu’il ressent pour la jeune journaliste Lisa Modin.  Au final, ce sont les relations qu’entretient le septuagénaire qui donneront un sens à sa vie, même si celles-ci le contrarient la plupart du temps et sont remplies de non-dits. N’empêche, c’est ce fil d’Ariane qui lui permettra de tenir le coup, alors qu’il se sent dépossédé et démuni. « J’étais un vieil homme qui avait peur de mourir. Passer la frontière invisible voilà ce qu’il me restait encore à accomplir. »

Avec Les bottes suédoises, Mankell signe un récit intimiste grâce à une écriture bien ficelée et enveloppée d’une aura crépusculaire. Assurément, l’auteur réussit à dresser le portrait touchant d’un homme qui retrouve foi en la vie et en l’amour. Cela va sans dire, c’est très lentement que j’ai lu ce dernier ouvrage dans le seul but de savourer pleinement chaque mot, chaque phrase, chaque idée jusqu’à la dernière page, la tête et le cœur oscillants entre la reconnaissance et la nostalgie.

Marie-Paule Primeau

Les bottes suédoises, Henning Mankell, traduit par Anna Gibson, Éditions du Seuil, 2016.