Crédit photo : Maxim Paré Fortin

S’attaquer à l’œuvre de Marcel Dubé aujourd’hui apporte son lot de questionnements. Bien qu’il soit un monument dans notre histoire théâtrale, est-il encore pertinent de l’incarner sur les planches aujourd’hui? Si oui, doit-on le porter sur scène en respectant l’esprit des créations ou doit-on, au contraire, en extraire toute la moelle et faire fi de l’emballage? Est-il encore porteur de sens ou simplement un ennuyeux passage obligé? Après que Benoît Vermeulen ait choisi de faire de son Bilan, présenté au TNM, une sorte de macrophotographie d’une société révolue, voici venu le tour de Christian Lapointe de (re)visiter Les beaux dimanches.

Relatant le lendemain de veille (ou perpétuelle cuite) de 4 couples de banlieusards anéantis par le vide de leurs existences, la pièce est une réflexion sur la recherche vaine du bonheur à travers le matériel, le sexe et le statut social. De toute les pièces de Dubé, elle est sans doute celle qui supporte le mieux le passage du temps en gardant dans son propos une vérité pas si loin de la nôtre. Il aurait été aisé d’y ajouter le magasinage en ligne, les applications de dating ou les obsédants égoportraits. Mais, on peut compter sur Lapointe pour ne pas se contenter d’images faciles.

D’emblée, le metteur en scène affiche ses couleurs en transformant la scène de La Chapelle afin d’évoquer l’intérieur vide d’une piscine creusée. À la manière d’un match d’impro, les acteurs portant le chandail de baseball s’assoiront face à face, côté cour et jardin, envoyant tour à tour un joueur pour s’échanger les dialogues mélodramatiques, cherchant à puncher un maximum. Ici, plus de noms de personnage, on les remplace par ceux des acteurs. Exit également la langue travaillée de Dubé pour favoriser la spontanéité d’un parler plus réaliste. On joue du micro, on abat le quatrième mur et on s’offre même des pénalités retentissantes lorsque sont échappées des répliques sexistes. Il n’y a pas à dire, le ton est d’un ludisme délirant.

Mais ce qui est véritablement intéressant dans la proposition des artistes est la série de gestes chorégraphiés. Pour chaque mot fondateur du texte, un geste est adopté. Puis, une fois la convention établie, le geste est répété dans différents contextes permettant de mettre en lumière certains enjeux ou sous-textes. Ce discours à multiples sens permet de sortir Dubé de ses années soixante. Si le procédé est ingénieux et donne (enfin) une raison d’être à cette manie qu’ont les gens de saupoudrer de danse moderne toutes leurs créations, après deux heures, un léger effet de martèlement s’installe qui pourrait ennuyer les moins patients.

Et puis, ce qui semblait être une lecture anarchique de l’œuvre commence à s’essouffler. On veut rompre le ton, mais on rompt surtout le rythme. Les acteurs sortent de leurs uniformes d’impro, se tirent une bûche, s’ouvrent une bière. On assiste à un changement dans l’ambiance du party, et cette proposition de naturel ou de non-jeu, devient lentement désincarnée et pose sur la pièce un regard de moins en moins bienveillant.

 

La dernière partie se concentre sur un jeu de doublage du film de Richard Martin (1974), où on s’en donne à cœur joie avec les bruits de pas sur le linoléum, portes qui claquent et autres bruits de bouche. Si l’idée est rigolote, il reste que l’on cesse de porter attention à la pièce en soi pour plutôt se concentrer sur le film qui devient grotesque. Christian Lapointe est-il encore dans l’analyse de l’œuvre théâtrale ou pose-t-il un regard méprisant sur le travail/la vie de nos prédécesseurs. Un léger malaise s’installe, et on ne sent plus tellement de respect pour l’auteur. Cependant, ce sentiment se dissipe avec le numéro final, où, sur fond de générique, la chorégraphie est reprise, remplaçant le malaise par un ton un brin moralisateur.

Le collectif quatorze18 est composé des finissants de l’année dernière de l’École nationale de théâtre, et cette relecture de Les beaux dimanches est née dans une salle de classe. Il en conserve la liberté, l’anarchie, la nouveauté, mais également le manque de maîtrise, la tendance au cabotinage et la direction floue. Il reste qu’il s’agit d’un projet ambitieux et fascinant qui pose des questions nécessaires quant à notre allégeance aux œuvres fondatrices de notre identité culturelle. En fait, la proposition réussit à effectuer un parallèle entre les enjeux politiques, sociaux et existentielles d’hier et d’aujourd’hui, tout en portant un regard critique et un brin moqueur sur la génération de nos grands-parents. La compagnie quatorze18 annonce que Les beaux dimanches était le premier de plusieurs textes québécois dits classiques qui seront revisités. Il sera assurément intéressant d’assister à un nouvel éclatement d’un prisme passé.

Rose Normandin

Les beaux dimanches est une coproduction de la compagnie Carte Blanche et est présentée au théâtre La Chapelle jusqu’au 15 décembre 2018.

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