Dans son troisième recueil, Olivier Labonté relate son difficile rapport à la paternité, qui prend sous sa plume la forme d’une rédemption. Ainsi, le poète s’ingénie à nous convaincre de la médiocrité de son ancienne existence moribonde, partagée entre haine de soi , désir sexuel sans lendemain et désespoir, quand « [s]es rêves d’enfants / comme autant de petits noyés / [l]’accompagnaient dans [s]a chute ». « [J]e n’aurais pu sombrer davantage » affirme le poète : ce n’est pas comme si l’excès de pathos nous laissait quelque marge pour le contredire. En effet, que répondre à un homme qui «  sans voix […] chantai[t] le sang qui [l]e hante » ? Qui « faisai[t] semblant de jouir / et [qui] léchai[t] [s]a nuit / criblée de salves sèches » ?

Heureusement, l’enfant à venir arrive à la rescousse, et insuffle une salutaire dose d’espoir à celui qui a « longtemps […] prié les enfants / de fuir le chien endormi dans [s]es yeux ». Mais voilà : à peine le poète se laisse gagner par « le parfum primitif du père à venir » en « entend[ant] des refrains qui demandent à naître » qu’il retombe dans l’abysse, puisque « [s]a promesse d’avenir s’est tranchée le jour », qu’il n’a plus « l’extase / pour faire venir au monde / vivant plus vivant que moi ». Nouvelles angoisses de la paternité ? Infertilité ? Fausse couche ? Maladie infantile ? Quelle est la catastrophe qui justifie ce brusque changement de ton ?

Comme l’écrivait Simone de Beauvoir, le problème avec toute entreprise autobiographique, « c’est que d’ordinaire, ce qui va sans dire n’est pas dit, et qu’on manque l’essentiel». Là se situe à mon sens le principal manquement de Les aubes en retard : en puisant explicitement dans son vécu mais en faisant planer sur lui une ambigüité toute poétique, Labonté prive son lecteur d’un contrat de lecture en bonne et due forme. Résultat : les poèmes ne peuvent revendiquer une totale autonomie puisqu’ils sont liés au contexte de leur énonciation, mais l’ambigüité constitutive de la forme poétique est allergique à tout contenu trop littéral. Prisonnières de cet inconfortable entre deux, les sections s’enchaînent alors selon une cohérence secrète et les métaphores sombrent souvent dans l’hermétisme. La faute revient probablement au caractère très personnel de l’expérience évoquée, qui a empêché l’auteur d’avoir le recul nécessaire pour correctement jauger des effets de son écriture. Le poète est devenu personnel quand il aurait dû se contenter d’être intime : c’est dans cet infime espace que se meut la différence entre l’anecdotique et le littéraire, entre le secret et l’éloquence.

-Hugo Beauchemin-Lachapelle

Olivier Labonté, Les aubes en retard, Montréal, Tryptique, 2012, 73 p.