Shawn Cotton a publié l’année dernière Les armes à penser, son second recueil, aux éditions de L’Oie de Cravan, qui font toujours de très beaux livres. Fidèle à ce souci esthétique, Les armes à penser innove en arborant un poème dès la page de couverture, pour l’imposer au regard des passants. Cette audace formelle est déjà révélatrice des ambitions de Cotton, qui fait sienne la révolte rimbaldienne selon laquelle « il faut changer la vie », notamment « en fixant des vertiges ».

Les armes à penser lance ainsi un appel sous forme d’interrogation : « où faire la guerre ? » La lutte qui s’annonce investit les frontières du corps et de l’esprit, des idées et des choses, mêlant les unes aux autres dans la plus pure tradition du dérèglement de tous les sens. Les élans de cette « âme noyée au détour des fêtes » s’arriment au corps de l’amoureuse qui, en tant qu’interlocutrice du poète, agit comme le catalyseur de l’entreprise poétique : « je porte ton baiser sur mon épaule dans l’odeur des plus grises journées. » Sa présence amoindrit l’aliénation que le poète présente sous la forme de l’éternelle succession des matins ; aussi le poète en prend-il acte à la toute fin du recueil, à la manière d’une leçon : « J’ai compris que la première révolution / est de faire trembler le corps de celle que j’aime ».

En effet, chez Cotton, l’amour a un caractère fondateur : il admet une jouissance qui déborde des cadres de la convention, sociale ou sémantique, ce qui permet d’accéder à la parole poétique. Elle est une espèce d’ivresse constructive qui lie au lieu de dissoudre : c’est à travers elle que la réalisation d’une communauté est possible. On peut interpréter sous cet angle la multitude de dédicaces et de références qui jalonnent le recueil, car il s’agit de transposer dans l’écriture la présence de ces êtres chers dont l’amour et l’amitié marquent profondément le travail du poète. La communauté s’inscrit alors au centre même de l’entreprise scripturale, lui assignant des destinataires dont l’existence assure non seulement de l’authenticité des expériences relatées, mais aussi d’oreilles attentives nécessaires à toute transmission.

Au final, Les armes à penser est un recueil senti, porté par le jaillissement d’une voix soucieuse de créer un monde meilleur, mais consciente des défis qu’un tel projet comporte. La communauté des rêveurs n’est plus un mythe : si l’on en croit les pages de ce livre, elle existe. Elle existe, et elle marche.

– Hugo Beauchemin-Lachapelle

Les armes à penser, Shawn Cotton, Éditions de l’Oie de Cravan, 2012