De gauche à droite : Philippe Régnoux, Mohsen El Gharbi, Gaétan Nadeau, Roch Aubert. Crédit photo : © Michael Slobodian. 

Faisant dos au public, les acteurs assistent à la même projection que nous. Une voiture percute violemment un arbre, coûtant la vie à Albert Camus qui y prenait place, en 1960. Un manuscrit inachevé est découvert dans l’habitacle démantibulé. Il sera publié beaucoup plus tard sous le titre : Le Premier Homme. S’ensuit alors une discussion entre les acteurs à propos de la position ambigüe de Camus sur la guerre d’Algérie, mais également de l’attachement qu’il portait à sa terre natale.

Du 12 au 29 novembre, à la salle Fred-Barry, le Théâtre de Fortune, en codiffusion avec le Théâtre Denise-Pelletier, présente L’Énigme Camus, une passion algérienne, un texte et une mise en scène de Jean-Marie Papapietro. Ce théâtre politique, qualifié également de théâtre-documentaire, est interprété par Roch Aubert, Mohsen El Gharbi, Gaétan Nadeau, Christophe Rapin et Philippe Régnoux.

« Des comédiens et un metteur en scène répètent une pièce. Elle n’est pas de Camus. C’est plutôt Camus mis en pièce(s); car Camus est au cœur du propos, car les acteurs verseront tout au long de la pièce, des pièces à conviction au dossier Camus. »

Dès le début, l’auteur installe les prémisses du récit en prenant soin de définir l’Algérie. D’ailleurs, j’ai l’impression d’assister à un cours de géographie nettement plus stimulant que ceux dispensés à l’école grâce au ton humoristique de Gaétan Nadeau. Ce dernier positionne l’Algérie en situant le public : À l’avant c’est l’Algérie. La scène, c’est la mer Méditerranée et le mur du fond au pied duquel il se trouve, c’est l’Espagne. Il se redirige vers l’avant de la scène. « Je nage, je nage ». Il nous tourne ensuite le dos pour situer à notre gauche, le Maroc, à notre droite, la Tunisie et la Lybie.

D’entrée de jeu, Jean-Marie Papapietro emploie un mode léger et divertissant auquel il reviendra à quelques reprises au cours de la pièce, entre autres, en montant diverses saynètes tirées des œuvres de Camus. Les extraits des pièces servent également à dénoncer l’adhésion à une idéologie réductrice. Par exemple, l’une de ces saynètes met en scène un charlatan, un intellectuel qui endoctrine un homme. Ce dernier s’en remet strictement à cette nouvelle vérité.

De gauche à droite : Gaétan Nadeau, Mohsen El Gharbi, Philippe Régnoux. Crédit photo: Michael Slobodian

De gauche à droite : Gaétan Nadeau, Mohsen El Gharbi, Philippe Régnoux. Crédit photo: Michael Slobodian

La forme du théâtre-documentaire appelle à une attention constante pour comprendre les enjeux de la pièce ou plutôt pour résoudre l’Énigme Camus. En fait, ce n’est pas tant sorcier : Camus était considéré de gauche, mais il ne revendiquait pas l’indépendance d’Algérie, laquelle était dirigée par le Front de libération nationale (FLN). Il craignait que le totalitarisme avec lequel opérait le FLN détruise l’Algérie plurielle, c’est-à-dire l’Algérie composée de Juifs, de Kabyles, d’Arabes, de Français, d’Italiens, d’Espagnols. Il avait raison.

À la sortie de la pièce, je me suis questionnée sur l’intérêt de monter ce type de théâtre. La pièce, bien qu’elle se situe en Algérie, reflète des enjeux universels, dont l’identité, la notion de territoire, mais plus vaste encore, le terrorisme, la question de religion, l’État-nation vs l’État totalitaire … À un moment, un acteur s’interroge sur l’expression « être de la place ». « Ça prend combien de générations pour être de la place? […] Ça veux-tu dire encore quelque chose aujourd’hui être de la place? »

Dans notre société québécoise, par exemple, on tente désespérément de définir notre identité et nos valeurs, parfois maladroitement (Charte des valeurs controversée) et à prôner haut et fort le nationalisme. On revendique une langue, la laïcité, de la même manière que l’Algérie impose une religion (Coran) et une langue (arabe). Mais en tentant d’imposer notre identité, sommes-nous en train de nous replier sur nous-mêmes? L’Énigme de Camus est ponctuée de nuances qui nous incitent à investiguer, à questionner notre idéal politique tout en demeurant à l’affût du danger sournois des idéologies réductrices et dévastatrices.

Edith Malo

L’Énigme Camus, une passion algérienne est présenté à la salle Fred-Barry du Théâtre Denis-Pelletier jusqu’au 29 novembre. Il s’agit d’un texte et d’une mise en scène de Jean-Marie Papapietro. Avec Roch Aubert, Mohsen El Gharbi, Gaétan Nadeau, Christophe Rapin et Philippe Régnoux. Pour tous les détails, c’est ici.