Un long titre pour le dernier roman de Joanna Gruda, n’est-ce pas? Il faut dire que certaines choses sont plus complexes à nommer que d’autres et l’identité de Julian Gruda en est un bon exemple.

Parfois ta réputation te précède, parfois tu dois t’en inventer une…

Julian Gruda ou Roger Binet, c’est selon, s’est mérité la réputation de savoir communiquer avec les animaux. Seul gamin polonais d’une pension française, ses camarades d’infortune ont trouvé qu’un chien semblait le comprendre lorsqu’il parlait dans sa drôle de langue, alors qu’eux-mêmes n’y parvenaient pas. Voilà, il n’en fallait pas plus.

Du haut de ses sept ans, Julian n’est pas inquiet, il sait déjà que ce qu’on dit être ou que ce que l’on dit de nous, ne traduit pas ce que l’on est vraiment. Il faut dire qu’il n’en est pas à sa première péripétie identitaire. Réaliser à un jeune âge que tata et tonton sont plutôt papa et maman et inversement, c’est déjà une pilule à avaler. Maintenant, qu’arrive-t-il lorsque votre mère, suite à ses aveux, ne vous garde pas auprès d’elle, mais vous expédie plutôt d’un endroit à l’autre pendant des années?

Lena semble être une mère indigne présentée de cette façon, mais il faut la comprendre ou, plutôt, la mettre en contexte. Pour une partisante communiste – très impliquée de surcroît – il est dangereux, voire impensable, de gérer sa marmaille tout en menant ses activités clandestines; spécialement quand le parti pour lequel elle milite lui interdit formellement. Heureusement, le petit Julian n’est pas tombé bien loin de l’arbre et fera preuve d’une aussi grande ferveur politique que sa mère et donc, de beaucoup de compréhension à son égard. Les activités politiques de cette dernière l’ayant menée vers la France peu avant la guerre,  c’est en territoire occupé que le garçon pose son regard sur le monde. Avide de détails, à la fois sage et naïf : un regard d’enfant, mais qui en a vu d’autres.

On n’a plus le cœur à compter tous les romans dont la trame s’organise autour de la Seconde Guerre Mondiale, mais l’humanité qui se dégage de L’enfant qui savait parler la langue des chiens en fait une œuvre qui se distingue du nombre. Et quand je dis humain, ce n’est pas seulement parce que les soldats allemands n’y sont pas tous dépeints comme les pires salauds sanguinaires violeurs de femmes et batteurs d’enfants, non plus que parce que les bonnes âmes y pullulent, mais parce qu’il affiche une franchise et une réflexion sentie de la part du narrateur. Julian se targue de ses bons coups, avoue ses moins bons, il observe et juge, mais a appris à ne prendre aucune vérité pour acquise et se dément au besoin.

Avec L’enfant qui savait parler la langue des chiens, non seulement l’auteure se réapproprie son identité en établissant celle de son père, mais elle permet la rencontre avec un charmant garçon qui a de la suite dans les idées qui sont pas piquées des vers. C’est un plaisir de le découvrir en même temps qu’il se découvre lui-même.

– Vickie Lemelin-Goulet

L’enfant qui savait parler la langue des chiens, Joanna Gruda, Éditions du Boréal, février 2013