Déjà, l’expérience s’annonce assez funky merci : la préposée remet les billets… et des recouvre-bottes bleu fluo. C’est donc plus sexy que jamais que les spectateurs pénètrent dans le studio Hydro-Québec du Monument-National, devenu pour l’occasion un lieu hybride : à la fois galerie d’art, salle d’opération et salle de spectacle. On comprend que Le Tératome, la dernière création de Frédéric Tavernini, n’aura rien d’ordinaire, surtout quand on remarque l’absence de chaises. Au choix : la déambulation sur la mezzanine ou au parterre (ou les deux).

Des panneaux métalliques trônent au milieu de la pièce et entourent la reproduction d’une colonne vertébrale. Tout au bout de celle-ci se trouve une sphère qui ressemble à une boule de cristal. On pense tout de suite à une tumeur, d’autant plus que le titre de la création renvoie au cancer; « tératome » signifie « tumeur monstre » en grec. On s’aventure donc dans un sujet ni joyeux ni glamour, mais qui a le mérite d’être peu traité en création contemporaine.

Faux départ

Les spectateurs, peu habitués à une telle formule, semblent perplexes pendant les premières minutes (et les 30 autres!). Dois-je rester sur place, aller vers l’installation; qui suis-je, où vais-je? Quelques courageux lancent le bal en s’approchant de la « tumeur ». En périphérie de la scène se trouvent les deux danseurs (Frédéric Tavernini et Anne Thériault), immobiles et en habits de soirée. Une musique stridente, qui rappelle la douce mélodie [sic.] d’une fraise dentaire, accompagne le tout.

Par cette introduction, le chorégraphe exprime le côté invasif et pervers de la maladie. Une métaphore intéressante mais qui tombe un peu à plat : l’expérience s’étire trop, si bien qu’elle perd en intensité. En témoignent les regards dans le vide et les bâillements que laissent échapper certaines personnes du public.

Danseurs-cobayes / spectateurs-voyeurs

On finit par sortir de notre torpeur quand les interprètes s’avancent vers l’installation. Armé de gants chirurgicaux, l’homme s’attaque à la boule/tumeur. Ploc! Du liquide semblable à du pus tombe dans un bocal placé sur le sol. Une scène chargée poétiquement, très forte; rien à redire si ce n’est que les battements de cœur comme fond sonore durant cette partie sont trop convenus, voire superflus.

La musique composée par Jean-François Laporte accompagne mieux la suite de l’œuvre. On a droit à de l’électro trash (qui rappelle la pièce Machine Gun de Portishead), entrecoupée de sirènes d’ambulance. Aussi agréable que des ongles sur un tableau, la trame sonore exprime bien le caractère agressif du cancer.

En parallèle, les danseurs se déplacent lentement dans l’espace, comme s’ils n’étaient pas maîtres de leurs mouvements. Ils se retrouvent plus tard tous deux torses nus, couchés sur le ventre. On peut voir leur colonne vertébrale se dessiner lorsqu’ils respirent profondément. On a alors presque envie de les prendre dans nos bras tellement ils semblent fragiles. Ils finissent par se relever tant bien que mal. Soudés l’un à l’autre, l’homme et la femme esquissent une danse un brin macabre, se laissant tomber par moments, s’étreignant jusqu’à s’étouffer à d’autres. On en comprend qu’ils luttent pour se réapproprier leurs corps aliénés par la maladie.

Autopsie de l’œuvre

Il est difficile de croire que Tavernini a été formé en danse classique tellement Le Tératome s’éloigne des codes établis. Cette installation performative / chorégraphique / musicale fait sortir le public de sa zone de confort, notamment grâce à la thématique abordée et à l’utilisation différente de l’espace. Si certains spectateurs s’ennuient de leur bonne vieille chaise, d’autres apprécient la proximité d’avec les interprètes ainsi que l’originalité de la formule.

Par Le Tératome, le chorégraphe transmet de façon efficace (mais pas toujours subtile) la sensation d’invasion ressentie par une personne souffrant du cancer; expérience éprouvante qu’il a lui-même subie et dont il voulait « s’exorciser par le biais de la création ». L’œuvre, qui aurait gagné à être plus poétique que littérale par moments, vaut somme toute le déplacement… et l’effort de rester debout pendant une heure et demie!

– Edith Paré-Roy

Tangente présente Le Tératome au Monument-National le 27 janvier à 16 h