Dans l’essai Le roman sans aventure, Isabelle Daunais réfléchit au roman québécois et à son manque de rayonnement à l’étranger. Composé de trois parties qui en récapitulent l’histoire, de Philippe Aubert de Gaspé à André Major, en passant par les incontournables Gabrielle Roy et Hubert Aquin, ce livre expose au lecteur une analyse inédite d’œuvres pourtant abondamment commentées. L’auteure s’inscrit dans la tradition inaugurée par Milan Kundera, puis reprise par François Ricard, son exégète « officiel ». Étant moi-même un grand amateur de Kundera, je me retrouvais, dans l’essai de Daunais, en terrain connu, pour mon plus grand plaisir.

L’idylle et l’aventure

Reprenant à son compte les concepts élaborés par l’immense auteur tchèque dans ses essais sur l’art romanesque (L’art du roman, Les testaments trahis, Le rideau, Une rencontre), les concepts, donc, de « petit contexte » (celui, national, qui se circonscrit à l’histoire, littéraire et générale, d’un pays ou d’une région) et de « grand contexte » (celui, universel, qui transcende les frontières et les cultures), Daunais fait remarquer que le Québec, malgré ses quelques chefs-d’œuvre nationaux (Bonheur d’occasion, L’avalée des avalés, Prochain épisode, etc.) n’a produit aucune œuvre pouvant s’inscrire dans l’histoire romanesque du grand contexte : chez nous, point de Flaubert, de Tolstoï, de Musil, de Kafka, de Faulkner, etc.

Pour expliquer une telle absence, elle emprunte à Pierre Vadeboncoeur l’expression « permanence tranquille », utilisée par ce dernier pour décrire le caractère anhistorique du Québec de la Grande noirceur : une province à l’écart de l’Histoire, enfermée sur elle-même, sur ses traditions, imperméable aux changements du monde extérieur. Par contre, et c’est là toute l’originalité de la thèse de Daunais, cette permanence tranquille n’aurait pas été dépassée, comme semblait le prévoir l’auteur de La ligne du risque, lors de la Révolution tranquille : au contraire, l’idylle champêtre du terroir aurait simplement été transfigurée, dans notre littérature, par l’entrée du Québec dans la modernité. Ainsi, malgré leur apparente originalité, les romans issus des quasi-mythiques années 60-70 mettraient en scène des personnages qui, comme ceux de Hémon et Ringuet, se trouvent prisonniers de cette idylle, entendue au sens de « monde pacifié, [de] monde sans combat, d’un monde qui se refuse à l’adversité ».

Ce monde idyllique, qui formerait l’arrière-plan de notre littérature depuis ses tout débuts, s’opposerait à celui de l’aventure, dans lequel évoluent les personnages des romans du grand contexte, qui, par leur expérience d’un monde chaotique, problématique, sont amenés à changer, à évoluer, à acquérir une nouvelle connaissance d’eux-mêmes et de celui-ci. Ce qui ferait la particularité du roman québécois, ce serait donc l’impossibilité de l’aventure dans un monde où l’idylle est la norme, alors que les grands chefs-d’œuvre mettent plutôt en scène la précarité, ou l’évanescence de l’idylle dans un monde où l’aventure est la norme.

Cela dit, Daunais ne cherche en aucun cas à discréditer le roman québécois, au contraire; au lieu de faire de notre histoire romanesque celle d’un échec, elle en fait la découverte tragique de notre condition idyllique. Cependant, comme notre position anhistorique nous serait exclusive, nos romans, si riches et géniaux soient-ils, ne pourraient être compris et appréciés que par nous – d’où l’absence de ceux-ci dans l’histoire littéraire du grand contexte. Les grandes œuvres universelles, selon Kundera et Daunais, ont ceci de particulier qu’elles sont « éclairante[s] pour la compréhension de l’aventure humaine », transcendant les particularismes de l’âge, du genre, de l’origine ethnique, etc. Or, le roman québécois fait bel et bien des « découvertes existentielles », mais celles-ci ne sont valables que pour nous, qui vivons dans l’idylle de la permanence tranquille.

Une histoire en trois temps

L’auteure distingue trois périodes dans l’histoire romanesque québécoise. D’abord, celle de la découverte de l’idylle : revenant sur la production dite « du terroir », elle montre que Les anciens canadiens, Jean Rivard, le défricheur, Maria Chapdelaine et Trente arpents sont irréductibles à leur seule teneur sociologique, qu’ils sont plus que de simples témoignages de la vie pendant la Grande noirceur. Ces romans auraient plutôt mis au jour la condition idyllique du Québec, d’abord en la représentant, puis en démontrant son inéluctabilité, son caractère totalitaire.

La deuxième période serait celle du consentement à l’idylle. Daunais fait de l’héroïne de Bonheur d’occasion, Florentine, l’agente de la transition entre l’idylle terrienne et l’idylle urbaine. En effet, loin de chercher une vie d’aventure, celle-ci désire simplement mener une vie simple et confortable, ponctuée de sorties au cinéma en compagnie d’un mari raisonnable. Par la suite, Alexandre Chenevert, de la même auteure, découvre qu’on ne s’échappe pas de l’idylle, même quand on s’enferme dans une cabane isolée au creux de la forêt, qui n’est finalement le lieu d’aucune remise en question, d’aucun changement moral ou spirituel. La fin des songes, de Robert Élie, et Poussière sur la ville, d’André Langevin, montrent que l’ennui est la malédiction du personnage de l’idylle, auquel le monde n’offre rien d’autre que la répétition ad nauseam du Même. Devant cette absence de perspectives d’avenir, les personnages des Chambres de bois (Anne Hébert) et de La belle bête (Marie-Claire Blais) se réfugient dans l’abstraction et la stylisation d’univers fantasmés et irréels.

La troisième période, celle de l’épanouissement de l’idylle, s’ouvre avec la fausse rupture d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, se poursuit avec le jeu des aventures d’Hubert Aquin (celle du « maquis », tristement réelle, tout comme celle, fictive, de Prochain épisode). Avec Ducharme (Le nez qui voque, L’hiver de force), les personnages vivent hors du monde, trop étrangers à celui-ci pour être qualifiés de marginaux; ils s’inventent des aventures au milieu de l’indifférence générale. Bien à l’abri dans leur « planque », ceux inventés par Jacques Poulin (Les grandes marées, Volkswagen blues) flottent à travers la vie, sans espérer, sans changer. Puis, avec la trilogie d’André Major, Histoires de déserteurs, le personnage se fait rattraper par l’idylle juste comme il semblait s’en être évadé.

Une relecture révolutionnaire

Si une grande partie de l’argumentation s’avère très convaincante, reste que certaines analyses peuvent laisser le lecteur un peu perplexe : l’auteure semble parfois sauter des étapes, comme si elle voulait tellement prouver la justesse de son hypothèse qu’elle consentait à arranger à son gré la matière qu’elle étudie. À un certain point, j’en suis venu à me demander : à quoi ça ressemble, alors, une aventure romanesque ? De plus, les bases de cet ouvrage relèvent d’une sorte de décret arbitraire (comme l’est toute affirmation voulant que « la littérature, c’est … »), incluant dans l’histoire du roman les œuvres qui y correspondent et en écartant les autres. Personnellement, j’ai tendance à aborder le roman de la même façon que l’auteure, mais ceux qui n’adhèrent pas à cette vision des choses pourraient être agacés par cette prétention à l’exclusivité. Reste que cet essai, par ses prises de position inédites, suscitera un dialogue intéressant quant à l’essence et l’avenir de la littérature québécoise.

Malgré ces quelques griefs, je ne peux que recommander chaudement la lecture de cet essai à quiconque s’intéresse à la littérature québécoise ou au genre romanesque dans son ensemble. Il est très rare de tomber sur un livre qui éclaire soudainement d’un nouvel angle une matière que l’on pensait connaître par cœur; la grille de lecture opposant l’idylle à l’aventure m’a non seulement permis de mieux comprendre la littérature québécoise, mais aussi ma propre création, mettant au jour des enjeux de mon écriture dont je n’avais pas conscience. J’ai éprouvé, à la lecture de cet essai d’Isabelle Daunais, le même plaisir esthétique, le même engouement intellectuel que m’ont procurés L’art du roman de Milan Kundera et Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard. De ma part, c’est le plus grand des compliments.

Antonin Marquis

Le roman sans aventure, Isabelle Daunais, Boréal, 2015.