Crédit: Mélanie Fordham

Jonathan Tremblay est un jeune artiste multidisciplinaire de 26 ans originaire de Shawinigan, qui s’est promené un peu partout au Québec, avant de s’installer à Montréal en 2007. D’abord voué à une carrière en médecine dentaire, il s’est vite détourné des sciences pour se consacrer aux arts. Scénariste, monteur, coloriste et photographe, on doit maintenant ajouter écrivain puisqu’il vient de publier, à compte d’auteur, un premier roman intitulé : Le roman de la honte. Regard sur le livre noir d’un artiste éclectique.

Le roman de la honte raconte l’histoire d’André Girard, un homme dans la jeune quarantaine en tous points détestable. Misogyne et pervers, il entretient des rapports complètement décalés avec son entourage, que ce soit avec les prostitués qu’il consomme à foison, ou avec ses collègues de travail, ces primates gravitant autour de son illustre personne. Maître de lui-même, conscient de ses torts et jouisseur sans retenue, André voit son monde chamboulé par l’arrivée d’une collègue de travail pour laquelle il ressent un irrépressible désir teinté de haine. Intrigue somme toute assez simple pour ce récit complexe.

«Je voulais jeter un regard froid et faire une dissection un peu clinique sur un homme sans culpabilité, un pervers éhonté et bipolaire. Ma plus grande peur, c’est que le lecteur m’associe au narrateur», mentionne Jonathan Tremblay, qui ajoute que bien que le récit soit écrit au « je », il ne faut surtout pas y voir une autofiction. Sa crainte est justifiée, car il est vrai que son personnage n’attire en aucun cas notre sympathie. Prétentieux, menteur, onaniste impulsif, méprisant et méprisable, André Girard est une véritable ordure qu’aucun ne souhaiterait côtoyer. Et voilà un des premiers défis que s’est lancé Jonathan Tremblay : forcer le lecteur à suivre un insupportable personnage.

«Je déteste les livres qui ne font pas réfléchir et si on lit le livre au premier niveau, on risque de passer à côté. J’espère juste que mon oeuvre va faire un peu réfléchir, mais je laisse le lecteur décoder le message et se faire sa propre idée.», affirme Jonathan Tremblay. Puisqu’il insiste, allons-y.

Jonathan Tremblay met en scène un pervers misogyne et détestable, certes, mais somme toute anodin et inoffensif en regard du pervers typique que la littérature nous a offert par le passé (par exemple, nous sommes loin, mais vraiment très loin, du pervers sadien). Mais qu’il parvienne à dresser son portrait sans prendre parti, sans critiquer et sans se faire moralisateur représente une réussite. De plus, la plume de Jonathan Tremblay est tout sauf amorphe, sa prosodie est imagée et diversifiée, juste assez décalée et disjonctée ; un peu ampoulée à certains moments, mais cela n’altère pas son effet général : un récit au ton cynique, un humour très noir, tantôt trash, tantôt pathétique, mais sans tomber dans le pathos.

Là où le bât blesse, c’est au niveau du contenu. Suivre les errances redondantes masturbatoires et fantasmatiques d’un quarantenaire méprisant demande une certaine dévotion de la part du lecteur et au bout de 200 pages, ça peut devenir plutôt lassant. Ensuite, s’attaquer à une thématique aussi importante et complexe que la honte, qui plus est en utilisant son absence, demande un effort réflexif colossal. Et étant donné que le roman de Tremblay demeure monophonique (une voix, celle du narrateur), il représente une étude de cas spécifique qui ne peut être généralisée : il aurait fallu alors parler du roman d’UNE honte (celle que le narrateur n’a pas) et non pas du roman de LA honte. De plus, parler de cette émotion sans en parler, en ne comptant que sur les non-dits, est un pari très risqué et, selon moi, ça ne fonctionne pas ici.

Mais donnons le bénéfice du doute au jeune auteur qui spécifie qu’il a mis davantage d’efforts sur le côté formel, un peu au détriment de l’histoire. Mis à part quelques tics d’écriture comme la surenchère – le mot est faible – de points-virgules, certaines trouvailles fonctionnent très bien : l’utilisation du scénario pour mettre en scène un fantasme est originale, l’humour est parfois jouissif (la scène de la dégustation du vin est particulièrement délirante) et la trame narrative, tantôt fluide, tantôt tronquée, est intéressante. À cet égard, l’influence du cinéma et le background de monteur de Jonathan Tremblay sont indéniables : certaines phrases coup de poing sont détachées des paragraphes et donnent un effet d’image par image efficace.

Pour son premier roman, Jonathan Tremblay s’était fixé un défi très imposant et réussit à atteindre la cible… Mais non en son centre. Toutefois, c’était sa première flèche et – il écrit présentement son deuxième roman – tout porte à croire qu’il en possède un plein carquois.

– François-Charles Lévesque

Le lancement de son roman aura lieu le mercredi 27 juin au Vinyl-Lounge (2109 de Bleury, Montréal) à partir de 18h. Le roman sera disponible au coût de 20$.

Le lien pour le commander :

http://www.lulu.com/shop/jonathan-tremblay/le-roman-de-la-honte/paperback/product-20087478.html