Roxane Desjardins publie cet hiver son troisième recueil de poésie chez Les Herbes rouges, Le revers, une oeuvre encore une fois réussie, où l’on reconnaît l’ambiance si particulière de l’autrice. Plongée dans la poésie de celle-ci avec une petite jasette.

Comment as-tu abordé l’écriture de ton recueil Le revers?

J’ai commencé par écrire, sans trop prévoir, de courtes suites autour de figures masculines : un garçon, connu quand j’étais adolescente, qui m’a amenée à la poésie ; un ami vu en rêve ; un personnage de fiction qui m’obsédait. J’ai vite su que ces poèmes, parce qu’ils commençaient dans ma fascination pour ces figures, la manière dont je considère avoir été transformée par elles, portaient naturellement à une lecture sous l’angle amoureux. Mon vocabulaire, mes façons, me mènent là aussi : mon enthousiasme pour le travail artistique des autres prend souvent la couleur d’un coup de foudre, d’une passion tenace…

J’ai réfléchi à l’évidence avec laquelle les discours amoureux nous campent et nous cantonnent à des rôles (genrés). Les poèmes du Revers sont les gestes, les étapes de ma réflexion.

De fil en aiguille, le livre s’est formé, les figures se sont tassées, et je me suis retrouvée devant des poèmes. Je ne sais pas comment en dire plus. Un moment donné, ça devient intuitif comme rêver à demi éveillée pendant un après-midi gris.

Quelles ont été tes influences lors de l’écriture de Le revers? Tes lectures inspirantes?

Il y a de la musique – celle de Lhasa finit toujours par m’accompagner –, et les œuvres de Shary Boyle (dont une apparaît en couverture, je l’en remercie!). Mais surtout, j’ai lu beaucoup de poésie pendant la période où j’écrivais Le revers. Plus précisément, outre des nouveautés : toute la poésie publiée par Les Herbes rouges, depuis 1968 (je prépare pour l’automne, avec Jean-Simon DesRochers, une Anthologie de la poésie des Herbes rouges qui donnera un aperçu de cette somme exceptionnelle). Les rencontres que j’ai faites là sont présentes, entre autres dans les textes que je cite (Huguette Gaulin, fondamentale; Benoit Jutras, Daphnée Azoulay, François Charron, Marcel Hébert), mais aussi un peu partout, infiltrées dans mes vers.

Rencontrer ces textes de façon massive m’a permis, je crois, de préciser mon ton, ma forme, ma voix. On peut imaginer – c’est un mythe tenace – que lire beaucoup tord l’écriture, qu’on s’y perd. Au contraire, je suis assez sûre que ces lectures m’ont aidée à me trouver.

Crédit : Annie Goulet

L’amour est au centre du recueil, mais tu en parles d’une manière peu commune, comme si tu en refusais les «règles»?

J’ai dit plus haut que l’amour (ses phrases, ses images, sa mythologie) me rattrape à tous les tournants, comme malgré moi. Qu’en faire, de ce discours amoureux qui semble parasiter mes poèmes? J’ai voulu aborder le problème de front, aller au-devant de l’embûche : plutôt que de faire un livre d’amour par accident, j’ai décidé que je profiterais du livre pour questionner les discours amoureux.

Évidemment, la posture en surplomb ne me convient pas du tout ; il m’a fallu mettre les mains dedans jusqu’aux coudes, me salir dans ces discours amoureux pour espérer m’en sortir (ou, disons, imaginer la porte de sortie?). Je crois que c’est assez évident à la lecture que je ne reviens pas de ce combat indemne – et tant mieux. Après tout, j’essayais quand même, depuis le début, d’écrire les traces de la transformation que les rencontres opèrent en moi.

J’en reviens assurément moins éthérée, moins image, moins charme. Et peut-être plus solide (dure comme du bois dur).

Peux-tu glisser un mot sur le «tu» à qui s’adressent ces poèmes?

Le « tu » à qui je me raconte que s’adresse un poème pour m’aider à l’écrire n’a vraiment pas besoin de rester le « tu » du poème après que j’ai fini mon travail. Dans l’écriture, j’ai eu plusieurs interlocuteurs imaginaires; et un moment donné, la matière des poèmes est là, ce n’est plus nécessaire d’opérer la distinction.

Je pourrais l’illustrer comme ça : quand on est amoureux de quelqu’un, on pense tout le temps à cette personne; puis, à un certain point, ça se défait, ça tombe. C’est terminé. Plus tard, on se découvre un faible pour une autre personne. Alors, on refait les mêmes chemins dans sa tête, dans son ventre : ce sont des émotions semblables, qui se nouent autour d’un nouveau visage. Les visages, dans le livre, ne sont pas importants; ce qui importe, ce sont les émotions qui se nouent. Comment. Et comment leur survivre.

Alors ce « tu », c’est, vraiment, qui on veut. Qui vous voulez.

– Elizabeth Lord

Le revers, Roxane Desjardins, Les Herbes rouges, 2018.

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