Son premier roman Le Plan, publié aux éditions La Mèche, est audacieux, percutant et… un peu déjanté! Catherine d’Anjou, jeune auteure originaire de Québec a des idées plein la tête, jongle entre les études et le travail, et trouve quand même le temps de se livrer à sa passion première : l’écriture. C’est durant ses études qu’elle se lance d’ailleurs dans ce projet qu’est devenu Le Plan, dans un cours de Pierre-Luc Landry, celui qui deviendra plus tard son éditeur.

Dans Le Plan, le lecteur se retrouve catapulté dans la tête d’un personnage étrange, obsessif, habitant un appartement de la rue Cartier où il y a aménagé un bunker pour parer à toutes les éventualités. On suit Baptiste dans ses rituels, dans son quotidien qui tourne autour de la survie, et de la préparation au pire, aux Autres. «Ce que j’aime faire, c’est de prendre quelque chose de réel et de le décaler juste un petit peu. Je pense que cette personne-là existe un peu dans chacun de nous, on a tous nos peurs, nos craintes par rapport à l’univers. La différence avec ce personnage-là, c’est qu’il ne tente pas de les affronter, mais plutôt de les contourner. La vie est un cadre très strict : mon personnage ne se reconnaît pas dans ce cadre là, et il n’a pas l’impression que la vie est faite pour lui.» Malgré toute l’angoisse qui le taraude, Baptiste est très fonctionnel. Il a un emploi, à l’Institut, où il se rend chaque jour, non sans peine, non sans rituel, mais où il se rend tout de même. «J’ai aimé jouer sur le fait que ce n’est pas parce que tu ne participes pas aux codes que tu ne les comprends pas. C’est sûr qu’il y a certaines choses qu’il ne comprend pas, mais il réussit à se faufiler quand même dans la société.» C’est d’ailleurs une des grandes forces du roman : nous rendre ce personnage attachant malgré le si peu d’attaches qu’il peut avoir au réel.

Tout pour lui devient matière à contrôler, matière à angoisser, parce que c’est ce qu’est l’angoisse : une perte de contrôle. Ce qui aurait pu être un choix risqué devient une des forces du roman: «Ce qui a été le plus difficile a été de rendre le tout «digeste» pour le lecteur. C’était important que le fond et la forme fonctionnent bien ensemble, donc ça prenait un texte très structuré, très construit, pour aller avec les obsessions du personnage. Il était aussi important pour moi qu’il y ait une histoire malgré le peu de péripéties. Tout se passe dans la tête du personnage. Ce qui a été le plus difficile a été de rendre l’intérieur du personnage aussi intéressant au lecteur que j’avais de plaisir à l’écrire.» Pour offrir une autre dimension au lecteur, un autre narrateur, «le narrateur omniscient» comme il se surnomme lui-même, fait son apparition en cours de route. Il suit Baptiste depuis un moment déjà, prend le relai de la narration et s’adresse à quelques reprises aux lecteurs. «J’aime bien faire voir le texte, c’est une bonne façon de jouer avec la voix, ça apporte un éclairage intéressant. Le lecteur devient participant. Comme les péripéties sont peu nombreuses, les adresses aux lecteurs viennent l’impliquer davantage.» Ce petit jeu d’auteur est efficace et donne un nouveau souffle au roman… jusqu’à la scène finale (dont je tairai la teneur), où rien ne va plus, et où toutes les contraintes cèdent.

Le Plan est un livre qui s’inscrit dans la lignée de la maison d’édition La Mèche : une vision décalée de la littérature, des formes plus éclatées et une audace toujours présente. Catherine d’Anjou travaille maintenant sur un autre projet de roman et nous lui souhaitons d’ailleurs la meilleure des chances pour le Grand Prix Littéraire Archambault 2016, dont elle est finaliste avec neuf autres auteurs québécois.

Extrait:

«Au fil de mes usurpations, j’ai développé une méthode relativement efficace. Le temps nécessaire pour obtenir le résultat escompté varie – la technique n’est pas encore tout à fait au point -, mais le taux de succès se situe juste sous la barre des cent pour cent. La stratégie est simple : il me suffit de fixer du regard ma victime pour qu’elle m’offre son siège ou qu’elle fasse mine de descendre à l’arrêt suivant. La proie cède toujours, toutefois j’ignore pour quelles raisons sociologiques. S’acharner.»

Le Plan, Catherine d’Anjou. La Mèche, 2015.

Elizabeth Lord