Ce roman raconte la jeunesse d’un jeune garçon surnommé « Little Alekhine », en référence à ce grand maître des échecs. Il est très timide et discret – étant né avec les lèvres soudées –, mais sort de sa solitude lorsqu’il rencontre un homme obèse qu’il appelle « le Maître » et qui lui apprend l’art de jouer aux échecs. Le garçon s’avère être très doué et est approché par un club d’échec obscur pour manipuler un automate qui jouerait contre les membres. Là, il fait la rencontre d’une jeune fille, Miira, avec qui il passe quelques années avant de s’enfuir suite à une partie « d’échecs humains » qui tourne mal…

La narration à la troisième personne du Petit joueur d’échecs nous introduit d’emblée dans un monde fictif un peu irréel : « Je voudrais d’abord commencer par une histoire qui date de longtemps avant que le petit joueur d’échecs n’en vienne à recevoir le surnom de « Little Alekhine ». C’est l’histoire d’un enfant qui à l’époque avait le nom tout à fait ordinaire que lui avaient donné ses parents. » Le narrateur raconte, sur le ton du conte, le récit de l’éléphante Indira, un jeune animal que les promoteurs d’un centre commercial ont installé sur le toit de leur commerce, pour le plus grand plaisir des clients. Sauf que les années passent et Indira est trop grosse pour entrer dans l’ascenseur : elle doit passer le reste de sa vie sur le toit. L’enfant considérait cette éléphante comme sa seule amie.

L’atmosphère poétique du roman se construit sur des personnages aussi nombreux qu’excentriques. Il y a le petit garçon qui ne grandit plus, Miira avec sa colombe sur l’épaule, la grand-mère ne quittant jamais son chiffon éternellement sale, la vieille dame dont le jeu est si doux aux oreilles du garçon (il joue assis sous la table, se fiant à son ouïe), etc. Pourtant se dégage de tout ça une impression forcée, une ostentation dans le désir de créer un univers particulier. Ainsi, il ne semble pas nécessaire au développement du récit que le garçon ait les lèvres poilues – résultat d’une greffe de la peau de ses jambes à sa naissance – ou qu’il surnomme son amie « Miira » en souvenir d’une fillette qui, d’après la légende urbaine, aurait été emprisonnée entre deux maisons qui se sont soudainement rapprochées. Un peu à l’image de l’automate, beaucoup d’éléments du récit semblent être des artifices pour attirer l’attention du lecteur vers la forme qui se veut douce et significative – un peu à la manière de Haruki Murakami – sans vraiment y arriver.

Le Maître lui révèle « l’océan des échecs » – c’est ainsi que le garçon appelle l’état de flottement méditatif dans lequel il entre lorsqu’il joue. Il apprend que les échecs ne se jouent pas contre quelqu’un, mais avec quelqu’un. Il faut se délester de son égo pour pouvoir se concentrer sur l’échiquier et ne pas s’emporter ou succomber au désir de vaincre trop rapidement. Au contraire, il s’agit d’être ouvert à interagir avec l’adversaire, car toute partie d’échecs trouve son achèvement esthétique dans la transcription qu’on en fait, ne devient véritable poème que lorsque couchée sur papier.

À travers le roman s’opposent les motifs de la grosseur et de la petitesse; lorsque le Maître meurt à l’intérieur de l’autobus dans lequel il vivait, les services d’une grue sont nécessaires pour transporter son cadavre; le garçon arrête littéralement de grandir et garde sa taille d’enfant, même à vingt ans. Il y a donc une opposition entre grandeur et petitesse, la première étant connotée négativement; la seconde, positivement. Alors que le garçon refuse de réitérer l’expérience des « échecs humains », il est en admiration devant le plus petit échiquier du monde, affiché dans la vitrine d’un musée privé.

La force s’oppose aussi à la douceur : « Le coup le plus fort n’est pas nécessairement le meilleur », disait le Maître; Little Alekhine apprend la leçon et cherche avant tout à jouer une belle partie. Il refuse d’ailleurs de faire des compétitions pour gagner des prix, car ce serait travestir le jeu. Il n’a que faire de son potentiel de champion mondial, pour lui l’important est de sentir les parties et les jouer avec des gens sincères.

Malheureusement la réflexion ne semble pas aller plus loin, et c’est là le principal problème que j’ai eu en lisant Le petit joueur d’échecs : au lieu d’utiliser les échecs comme médiateur entre le garçon et le monde, Ogawa semble vouloir rétrécir le monde au point de le faire tenir sur un échiquier. Ça donne un roman pas mal écrit, mais fermé sur lui-même, gravitant autour d’un thème central décliné de plusieurs façons sans jamais être approfondi. Comme c’est le roman d’un seul personnage, jamais la loupe du narrateur ne s’en éloigne, oubliant d’embrasser l’horizon.

– Antonin Marquis

Le petit joueur d’échecs, Yôko Ogawa, Leméac éditeur, 2013, 331 p.