Crédit photo : Laura Keltoum B.

La femme libre, seule reine désormais de son royaume : son identité.

Je monte des escaliers, entre dans la pièce et hallucine. Salle de danse avec parquet au sol, long et large miroir au mur et absence d’estrade, j’hallucine. Mais pas pour ça. J’hallucine parce que je me demande dans quel monde de fou je viens d’atterrir.

Des draps beiges sont tendus et scotchés au sol le long des murs, sauf un au centre en transversal. C’est lui la scène  – et sera plus encore. Des ballons remplis d’air sont plantés un peu partout. Certains tiennent à un fil, d’autres trônent sur leurs tiges en plastique. Les moins chanceux jonchent le sol, fripés, dégonflés et vides. C’est un champ de ballons, que je comprends ensuite être un champ de tétons, un champ de bataille post-rébellion. Il y en a partout, absolument partout, de diverses tailles, de toutes les couleurs, une armée de tétons. Deux stéthoscopes, deux tasses (une où est inscrit « Moi », l’autre « Toi ») et une mallette complètent le décor. On se demande.

Quatre interprètes occupent les lieux. Trois et une. Trois soldates et une cheftaine. Trois soldates et une cheftaine qui ne semblent pas écouter les mêmes préceptes en début et en fin de parcours. Trois et une qui se métamorphosent tout du long, chacune à leur façon.

Au départ, les trois exécutantes ne forment qu’une seule et même entité, un genre d’algue toute élégante, oscillant d’un côté puis de l’autre. Davantage dévêtues que vêtues, elles se déplacent lentement en prenant soin que le geste soit sexy, déhanché, excitant. L’heure est aux « crop-top » blanc, shortys ras la pliure des fesses et trémoussement fort suggestif. À quatre pattes, elles ne roulent pas des mécaniques mais du popotin. Elles ne parlent pas non plus. « Sois belle et tais-toi », elles ont vite pigé. Leur visage? Il est recouvert d’un masque de cheveux d’ange, faisant d’habitude office de perruque disco. En bref, on ne le voit pas. À quoi bon? Un trio d’anonymes et d’âmes perdues identifiées on ne plus distinctement dans le corps. La dirigeante, se devant d’assurer sa position, opte pour masquer son corps en plus de son minois. Atouts physiques précautionneusement dissimulés sous un large et ample manteau, elle ne fait pas dans la dentelle. Elle nous accueille et nous donne notre ballon. Libre à nous de le gonfler, de disposer de cet accessoire qui semble avoir un lourd sens.

Pendant tout ce temps, nos oreilles sont bercées par des sons de mer, de vagues au loin. Nous avons la sensation d’un ailleurs, d’un genre de paradis orgiaque.  Les trois corps de nymphes se trémoussent encore puis, vient le temps des rencontres : touché, partage et écoute.

Exp #1 Touché
Une des trois muses, toujours à quatre pattes, s’approche de certains spectateurs et leur prend la main. Elle la met sur son visage sous son masque et ne la lâche plus. L’autre est forcé de caresser, qu’il le veuille ou non, puis même de lui donner une tapette lorsqu’elle le décide : «  Tu peux toucher, mais pas trop » précepte #1 pour rester séduisante (…)

Exp #2 Partage
Une seconde marchotte par petit pas tout fragiles, telle une poupée un peu cruche. Les deux tasses à la main, elle donne la « Toi » à l’autre et garde sa « Moi ». Elle s’exécute, toujours disponible et apprêtée, là pour l’autre, absente pour elle. Mais sait-elle qui est son « elle »? Veinarde que je suis, elle me donne la tasse « Toi ». Malgré que je lutte de mon mieux contre cet esclavagisme ancien et moderne « genré », je ne peux réfréner le sentiment qui me traverse un quart de seconde : le privilège. J’ai honte, c’est absurde.
« Être disponible en tout temps et pour tous » précepte#2 pour rester dans le coup (…)

Exp #3 Écoute
La dernière soldate et la cheftaine ont chacune leur stéthoscope. Vous aurez deviné que la 1re écoute les cœurs alors que la 2nde fait entendre le sien.
« Être pleine d’empathie » précepte#3 pour…                                  Vous connaissez la chanson.

 

Soudainement, le ton change. Une violente dissonance nous arrive en pleine face et reste. Deux saxophones (baryton et ténor), et des amplificateurs créent cette drastique agression sonore qui pousse certains à se boucher les tympans au plus vite. Dans ce tumulte, nous oublions de regarder là où se trame l’intrigue. En un éclair, les poupées-muses ont disparu sous le drap. L’on devine la silhouette de leur corps. Puis, le calme.                                       ………………..                      ?
Elles sont là, sous le linge, dans leur intimité plénière. Et c’est ici, aux yeux de tous et de personne, que nous, spectateur, sommes confrontés au « plus rien ». Plus de roulement de fesses ni de croupe s’agitant à notre guise. De quoi réfléchir.

 

Tic toc… tic toc font les aiguilles du temps. Tic-toc puis c’est l’éveil :

Les deux sax créent alors de doux rythmes plaisants et désorganisés, des genres de tapotis incantatoires, suivis de longues et tranquilles expirations, comme si le vent venait déposer le bout de ses doigts fébriles sur la mer calme et sereine.

L’intérieur de la mallette est alors dévoilé par la boss, qui désormais est dévêtue. (Elle est en fait tout aussi enchainée que ses concitoyennes aux codes sociétaux définissant LA femme, si ce n’est plus, puisque dissimulant ses attraits sexuels en vue de diriger. En effet, c’est « crop-top » et shorty pour elle aussi. La recette gagnante!)
La scène est clairement religieuse : Sainte-Marie au centre avec un dinosaure de chaque côté. Serait-ce Joseph et Jésus, régnant sur Terre depuis la nuit des temps, depuis le décrété commencement? À l’arrière de cette folklorique trinité trône une pomme, rouge et tentatrice. La boucle est bouclée : « Croque donc Ève, que l’on puisse écrire l’Histoire et vous faire passer pour ce que l’on veut que vous soyez ». Devant ce chemin de croix, un ballon dégonflé est là, pompé, volé, vidé de sa substance nourricière.

Pendant ce temps, les cuivres soufflent, soufflent, et continuent de souffler sur la chose reposant sous le drap. À chaque insufflation l’entité se dissipe et gagne en propension jusqu’à former deux corps distincts. Les muscles prennent en longueur, de l’air vient se nicher dans toutes les articulations possibles, la colonne s’étire, triomphale.  « Soufflez de la vie, insufflez de la force en ces corps trop peu fiers ». Deux têtes sortent alors de là. Plus de masque mais un visage, un regard et une bouche. Plus de vêtement non plus. Dans une lente ascension, elles s’enroulent l’une autour de l’autre. Dans cette spirale, elles ne font qu’une.
Métamorphose post-nocturne vivifiante, je me demande où est la 3e? Très discrètement, elle sort de la pénombre, avec toute la grâce et l’assurance d’une reine. C’est bouquet de ballons, bouquet de tétons en main qu’elle trace son fier et paisible chemin. Ces fleurs, nous les recevons dans notre bouche, par l’entremise de leurs dents et des nôtres, dans une langueur infinie des corps. Lumineuses, intelligentes et libres, les trois belles quittent sur fond musical de sirène d’urgence. C’est pourtant le calme total.

 

L’ancienne cheftaine, désormais esseulée, s’en va voir les dinosaures, qu’elle prend et amène de part et d’autre d’un tas de ballons vide, un amoncellement de tétons crevés, de charpie pourrissante. Des bruits de chamailles grognardes commencent entre les deux bêtes. Ne comprenant pas en vue de quoi ces animaux se querellent (Pour qui ces seins, pour qui toutes ces femmes?) elle s’en va, désabusée.
Cette métamorphose libératrice, il semblerait qu’elle aurait aimé la vivre aussi.

C’est dans ce champ de ballon arc-en-ciel pacifique que l’armée de tétons goute à sa puissance.

Laura Keltoum B

Le pays des tétons était présenté le 22 juillet dernier dans le cadre du festival Zone Homa. Créateurs : Rosie Contant, Gabrielle Desrosiers, Élise Bergeron, Marie-France Jacques, Félix Petit et Joël Lavoie. Pour la programmation complète du festival, c’est ici.