Chère Élise,

Je prends la plume pour vous parler de votre dernier roman Le Parfum de la tubéreuse paru aux Éditions Alto puisque la lettre est un genre que vous connaissez bien. C’est par elle que votre narratrice reçoit les mots de sa collègue de travail au cégep, une amie qui n’accepte pas qu’on se porte mieux qu’elle. Des mots à saveur de méchanceté et de vengeance, certes, mais les miens seront tout autre. Lorsque j’ai pris connaissance de la parution d’une œuvre signée sous votre nom, j’étais ravie comme à l’habitude, comme quand j’ai terminé la lecture de votre Autobiographie de l’esprit – un texte sur vos poétiques d’auteure dont la circulation restreinte me fait l’effet d’une offense. J’étais également inquiète : une inquiétude non justifiée évidemment qui m’invitait à penser que peut-être n’allais-je pas retrouver ces phrases qui, dans une écriture gracile, révèlent des mondes infinis de profondeur. Le doute me nourrit, heureusement, parce qu’il me permet de côtoyer une autre de vos créations et de constater que, toujours et encore, se retrouve la même substance incroyable, vos morts chaque fois renouvelés, une résistance à un enseignement où les questions posées doivent mener les étudiant.e.s à « une forme d’analyse rigide » qui échappe à votre narratrice.

Vous lui faites d’ailleurs mener une double (non-)existence dans le milieu de l’institution, si bien que les frontières deviennent poreuses : celle en tant que trépassée où elle est forcée d’enseigner la poésie à des élèves fantômes au bunker et l’autre où elle perd son métier en raison de sa présence à une manifestation durant la grève étudiante alors qu’elle devait donner ses cours. Dans cet univers où le soi-même est devenu foncièrement dangereux, ce n’est pas la mort qui la dépossède, mais plutôt la vie elle-même. Elle aime pourtant penser que sa désobéissance se prolonge à l’intérieur des deux instances. Du côté de la mort, il ne lui reste désormais qu’un exemplaire des Dialogues en paradis de Can Xue qu’elle revisite chaque fois avec ses étudiant.e.s. Un privilège, ne manque-t-elle pas de souligner, pouvant laisser un parfum sur leur peau « comme un vêtement ancien jamais porté », celui de la tubéreuse reconnue pour son odeur humaine lors de sa décomposition. Du côté de la vie, elle enseigne des livres « durs comme des pierres précieuses », des livres pouvant aller contre le monde et ainsi ouvrir un espace de débat avec des mots. Ces derniers tracent leur chemin, « éclatent maintenant comme de petites bombes entre les murs » au grand déplaisir de l’autorité qui cherche à cadrer, voire enfermer, la liberté propre à la littérature.

Le Parfum de la tubéreuse est un espace de la révolte quant à l’enseignement de la littérature au cégep; sa fragrance permet de franchir les couloirs, de rejoindre la rue quand le gouvernement s’acharne et pervertit la structure même du langage. Poétique et politique oscillent grâce à la finesse de votre écriture de manière à rendre un véritable hommage à « ceux qui nagent à contre-courant » dans le processus de la création. Comme si ce n’était pas suffisant, la maîtrise se poursuit jusque dans la forme hybride où vous convoquez la lettre, la chanson, le poème, l’intertextualité, démontrant de la sorte un parti pris pour les marges, pour une posture avec « un pied en dehors du cercle ». Et je sais maintenant, à mon tour enivrée par l’odeur de la tubéreuse, qu’il s’agit de la place la plus honorable à investir.
En vous remerciant pour le charme, puis les miracles.

Vanessa C.

Le Parfum de la tubéreuse, Élise Turcotte, Alto, 2015.