Si la semaine dernière ma dernière critique portait sur un roman boosté à l’urbanité et à l’éphémère des rapports contemporains, la prochaine critique, quant à elle, traite d’une œuvre cinématographique lente, coupée jusqu’au paroxysme du monde extérieur. Claustrophobes ou hyper-actifs, s’abstenir.

Tout commence lorsque trois amis se rendent dans un camp de chasse en plein cœur de la forêt autrichienne. Une fois arrivés au chalet, deux d’entre eux repartent rapidement au village le plus proche. Ils ne reviendront jamais. C’est donc l’amie du couple qui demeure au chalet. Après une journée d’attente, elle commence à s’inquiéter. Elle n’a aucune nouvelle de ses amis. Accompagnée de son chien Lynx, elle part donc à leur recherche sur la petite route en terre battue. Soudain, elle se heurte à un mur invisible, lisse et froid. Elle ne parvient pas à le contourner. Prisonnière en plein cœur de la vaste forêt, elle devra lutter pour sa survie. Sa plus grande guerre ne sera pas contre la nature, mais bien contre elle-même, contre ses pensées. Elle réapprend à vivre autrement en cultivant et en chassant. Sortir de l’état de torpeur et refuser le suicide apparaissent comme les plus grands obstacles à franchir pour l’héroïne.

Le récit analeptique est transmis par le personnage de la prisonnière. L’alternance entre les scènes d’écriture où la narratrice raconte son récit et les scènes du passé permet de saisir l’ampleur du choc psychologique vécu par cette dernière. La réflexion constante qu’elle fait sur son sort et sa condition de vivante évolue au fil du récit, au rythme où les évènements s’enchaînent.

Le film est esthétiquement impressionnant. La qualité photographique insuffle un côté réaliste à l’œuvre. Le décor bucolique de la forêt autrichienne tient à lui seul une place essentielle dans la structure narrative et esthétique du film. Il entre en osmose avec le personnage principal. La nature a quelque chose de rassurant et d’apaisant dans le film – elle aurait très bien pu être complètement dystopique. Les larges panoramas dévoilés apparaissent même idylliques et contrastent avec l’enfermement du personnage principal. Dans cette même optique, le montage travaille sur cette dualité espace clos/espace ouvert. L’alternance entre les plans très rapprochés et les plans à grande profondeur de champ produit cet effet de vertige et de contraste et inscrit le film dans une thématique à la fois personnelle et universelle.

Si les images travaillent l’atmosphère particulière du film, le son est aussi mis à contribution. En effet, les bruits de la nature y sont exploités et y sont mêlés à la musique de Jean-Sébastien Bach. Lorsque le personnage s’approche du mur, un son lourd et métallique coupe la trame sonore et contraste avec l’aspect humain et naturel du film. Nous avons affaire à une véritable aventure esthétique et psychologique. Le Mur Invisible travaille aussi sur la temporalité. Le film est long et est parsemé de silences qui font sentir le temps. Nous sommes dès lors intégrés au paysage emprisonné.

Ce retour à la terre forcé et cette violente solitude forgent la réflexion autour de la relation de l’être humain avec la nature, le lien étroit entre humanité et animalité. Plusieurs métaphores quant à la condition féminine, au monde moderne transpercent aussi le récit.

J’ai beaucoup apprécié ce film de Julian Pölsler. La prestation de Martina Gedeck qui avait joué aussi dans l’inoubliable La vie des autres est irréprochable. Tout le film tient sur ses épaules et elle s’en tire de façon magistrale. Cette adaptation du roman de l’Autrichienne Marlen Haushofer est une réussite et détone des films actuels, car elle est à la croisée du drame psychologique, du récit d’aventures et du film fantastique.

– Sylvie-Anne Boutin