« Il y a quelque chose d’éphémère dans ce que désigne ce mot. C’est en lien avec la vie. J’avais aussi l’idée d’un film qui soit comme une traînée lumineuse… ». C’est ainsi que François Delisle explique le titre de son dernier opus. Trois courtes phrases qui nous révèlent l’ampleur d’un projet formellement radical, thématiquement ambitieux et cinématographiquement singulier, nommé Le Météore. En effet, c’est en liant Le météore à la vie, à la lumière et à son caractère fugace que Delisle nous propose une première image mentale qui viendra habiter notre esprit de futur spectateur. Image vague et mystérieuse, donc, suggérée par ce choix de mots qui détermine les sujets généraux du film, mais qui ne nous laisse pas encore entrevoir son récit. Veuillez aussi noter qu’il n’est pas naïf que la citation choisie se finisse par des points de suspension. Ces trois petits points ont une fonction bien particulière : nous laisser en suspend, tout en dévoilant qu’il est impossible d’utiliser le langage conventionnel pour pénétrer dans ce dernier effort. C’est le cas de le dire, Le météore est une œuvre purement cinématographique qu’il est difficile de décrire avec justesse avec de simple mots. En d’autres mots, c’est un objet dont il faut faire l’expérience pour en saisir sa portée.

Le Météore, cinquième long-métrage de François Delisle, connaît une vaste exposition autours du globe: première à Sundance, puis au festival de Berlin, pour ensuite revenir Québec en tant que film de clôture de la 31e édition des RVCQ – ce 2 mars. Les premiers balbutiements de ce projet ont lieu alors que Delisle et Anouk Lessard entretiennent une correspondance pendant laquelle elle lui envoie des polaroids auxquels il répond en s’y inspirant pour rédiger des textes. Un mécanisme de va-et-vient s’installe entre les deux et, par une série de mutations qui ne concerne qu’eux, naît le fantasme d’un récit profondément sombre et douloureux.

Pierre, un criminel qui purge une peine carcérale. Sa mère, dont la vie est en suspens depuis l’emprisonnement de son fils, ne vit que pour attendre le dimanche, seul jour de visite. Suzanne, l’ex-femme de Pierre, déchirée entre fantômes de son ancienne relation et un besoin criant de renouveau, de libération. Un garde de prison et un vendeur de drogue, périphériques, sont au bout du spectre sur lequel se tient une corde raide : celle de la suspension d’un monde de personnages paralysés. Présenter un synopsis linéaire et détaillé de cette œuvre s’avèrerait à être un exercice qui la dénaturerait de ses mécanismes les plus intimes. L’idée des personnages flottant dans un même univers est centrale dans Le météore, mais elle ne s’avère ni ludique ni parcellaire; pas de réunion finale ou de dévoilement où une présentation en mosaïque trouverait tout son sens. Ici, chaque personnage vit ses propres maux de manière totalement solitaire, figés devant une temporalité qui prend les allures d’un monstre impitoyable.

Le Météore est dans doute l’œuvre la plus radicale de François Delisle. On n’aurait jamais pu prévoir au sein de sa filmographie une proposition qui agirait de manière aussi systémique sur le matériau filmique. Aucun dialogue, aucune action dirigeant le récit. Que des voix-off, provenant d’une conversation intérieure que chacun des personnages ont avec eux mêmes. Que des images, allant de l’allégorique à la poésie, jusqu’à frontalité et la captation. En se concentrant sur des motifs ou des particularités esthétiques d’un lieu – une trace de lumière, des goûtes d’eau sur la vitre d’une voiture… -, ou en allant chercher un détail dans le visage d’un acteur, Delisle articule ses voix et ses images de manière à créer un objet prodigieusement homogène et cohérent, habité d’un aura nébuleux sur lequel flottent personnages et récit. Sur ces principes se forme un film qui semblerait, comme par un sortilège, se suffire à lui même : plus qu’une météore, une entité.

Il n’y a pas de place pour le doute : Le Météore est l’une des propositions les plus intéressantes que l’on aura vu au Québec depuis longtemps. Delisle confirme, une fois de plus, qu’il est un cinéaste de talent qui a plus d’un tour dans son sac. Beebe-Plain et Ruth, deux de ses remarquables œuvres de jeunesse, traçaient les premiers pas d’un artiste qui, aujourd’hui, se fait maître de ses moyens et se libère de tout compromis dans un grand film.

– Alavaro Salvagno

Le Météore, le 2 mars au RCVQ et à l’affiche dès le 8 mars.