Crédit photo: Luc Lavergne

Silvia doit trouver mari. Mais, insiste-t-elle, le verdict final lui reviendra, n’en déplaise à son cher papa Orgon. Pour juger à son aise du potentiel de Dorante, un prétendant choisi par le dit papa, Silvia revêt l’apparence de sa femme de chambre, Lisette. Celle-ci se pare quant à elle des meilleurs atouts de sa maîtresse. Mais Dorante, aussi rusé, se prête au même jeu avec l’aide de son valet, Arlequin. Un spectacle qui promet, tellement qu’Orgon et Mario, frère de la jeune femme, ne se gênent pas pour épicer l’affaire à leur façon. En exemplaire canevas marivaudien, Le jeu de l’amour et du hasard multiplie les jeux de travestissement et croisements de rôles. Valets et maîtres se lancent dans une valse frénétique où les identités se brouillent. Une pièce drôle, il va sans dire, mais qui peut tomber facilement dans le trop-plein de clichés des classes sociales.

On peut saluer la vocation première du Théâtre Denise-Pelletier, celui d’initier le jeune public au répertoire théâtral québécois et international. Dure tâche, convenons-en. Comment transmettre le goût du théâtre et de la lecture, quelles innovations scéniques pour séduire “le jeune”, et sortir les plus rebutés de culture de leur cynisme ? Carl Poliquin, metteur en scène, en a mis plein la vue à son public, qui s’est bien marré pendant les deux heures de la représentation. Par le biais du comique, garanti par les frénétiques chassés-croisés et la contagieuse ivresse du travestissement, le sentiment et les caractères sont mis de l’avant. La Société Richard III, dont le but est d’engager de jeunes comédiens et concepteurs, s’inscrit dans cette optique de découverte et d’innovation scénique.

Certes, on assiste à un échange des rôles qui invite au stéréotype. Mais les comédiens, malgré une certaine inégalité des niveaux de jeu, campent leur rôle avec justesse. On se délecte du rire complice et de la bienveillance chaleureuse d’Orgon (très sympathique Jean-François Blanchard); l’honnête jeu marivaudien de la séduction-répulsion de Silvia (Agathe Lanctôt, généreuse) et de Dorante (Guillaume Champoux, inégal) révèle le malaise des maîtres prisonniers de leur propre stratagème. Le tout souligné par un décor composé de simples paravents, symboles de la volte-face et des faux-semblants.

Néanmoins, au détour de ces performances à l’image des lazzis de la commedia dell’arte s’en cachent d’autres, parfois trop appuyées ou affectées. À certains moments, la surenchère caricaturale frôle le burlesque, le cabotinage. Lisette (Julie Gagné), en femme de chambre dynamique, forme avec Arlequin (Daniel Desparois), un duo un peu agaçant. Trop de sous-entendus lubriques ou simplement infantiles alourdissent ce qui aurait pu être un comique batifolage de valets nouvellement épris. Malgré un évident et louable investissement physique, Arlequin, peut-être motivé par son extravagant costume, dépasse le traditionnel comique grivois du valet.

L’expérience reste néanmoins agréable, ne serait-ce que pour la seconde partie du spectacle. Celle-ci est moins parsemée de longueurs narratives que la première, parfois lourde en dialogues répétitifs et un peu stagnants. L’adaptation de Poliquin, malgré une inscription historique précise (fin du XVIIIe siècle), traverse les époques et soulève des questionnements sur les idées reçues freinant les unions.

Bref, on rit, des fois de bon cœur, des fois jaune. Mais dans la salle, les grands rires francs fusant de toutes parts ont confirmé une chose : la mise en scène de Poliquin, pleine d’actions et de ressorts comiques, a plu, a donné envie d’en voir plus. Doit-on creuser plus loin ? Une question qui me préoccupe toujours…

– Émie Morin

 

Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux

Mise en scène de Carl Poliquin

Une production de la société Richard III

Théâtre Denise-Pelletier (salle Denise-Pelletier)

Du 16 janvier au 15 février 2013