Crédit photo: David Ospina

C’est dans le cadre du Festival du Jamais Lu que s’est tenue, le 5 mai dernier, la lecture de la pièce Fendre les lacs je suis loup rivière non je me souviens plus de Steve Gagnon. L’oeuvre présente huit personnages qui vivent autour d’un lac lui-même entouré de forêt. Quatre femmes d’abord: Adèle la fossoyeuse d’animaux, Emma la veuve au bout du rouleau, Louise qui nourrit les oies et Élie, la femme-marin. Puis quatre hommes : Christian, fils d’Adèle, qu’une promesse empêche de faire sa vie avec Élie, Thomas qui nourrit les loups, Martin qui revient au lac après une longue absence et Léon, fils d’Emma, qui cherche à faire revivre son père par des moyens improbables.

La pièce est construite sur les contrastes : contraste entre les confessions et les cris, le rire et les larmes, l’enfermement et l’ouverture, la mort et la vie, l’amour et la destruction. Chaque personnage porte un cri qu’il tente d’exorciser, en vain. Car parmi les rugissements de tronçonneuse et les coups de sifflet, les cris se perdent. Tous sont affectés par cette impossibilité de communiquer qui les emmure dans une impuissance qu’ils partagent malgré eux. La très belle scène où les huit personnages se crient en écho leur envie de se « faire l’amour à l’infini » et de s’anéantir par le fait même montre bien comment les mots qui ne trouvent pas d’oreille reviennent hanter qui les prononce.

Cette incapacité à transmettre leurs sentiments se reconnaît aussi dans le langage des personnages. Ils balbutient, ou bien ils cherchent leurs mots; toujours leur pensée se construit par essaim d’images, alors que jaillit d’abord un mot-clef qui est ensuite agrémenté et développé par à-coup jusqu’à ce que l’idée soit au point. Plusieurs utilisent des mots-talismans qui forment un écran derrière ils cachent leurs vrais sentiments. Entre envolée lyrique, dialogue décapant et chapelet de jurons, la plume de Gagnon est percutante et imagée, mais surtout très efficace à exprimer l’urgence de dire de ces êtres mal en point.

Malgré l’isolement dans lequel vivent les membres de la communauté, les frontières de celle-ci ne sont pas hermétiques. Mais vu les liens qui unissent les personnages, qu’ils soient filiaux, amoureux ou amicaux, chaque départ prend une importance particulière. Le premier départ, la mort du mari d’Emma, survient au tout début de la pièce et fait écho à celui de Martin, trente ans plus tôt. Louise aimerait s’évader de l’enfance mais ne sait pas comment faire, alors que Christian rêve de suivre Élie mais n’arrive pas à se résigner à briser une promesse faite à un vieil homme mourant. Dans tous les cas, les personnages cherchent le moyen de devenir homme, de devenir femme, mais surtout de dépasser cet horizon que la forêt cache. La pièce se termine sur l’espoir d’une renaissance, une sérénité retrouvée après la tempête, un nouvel équilibre.

Bref, la force du texte de Steve Gagnon et la performance époustouflante des comédiens ne me laissent pas d’autre choix que d’espérer voir Fendre les lacs produite dans un futur proche. D’ici là, il est encore temps d’attraper les dernières lectures du Jamais Lu. Pour plus de détails, visitez le jamaislu.com.

– Chloé Leduc-Bélanger