Crédit: Thomas Blain

Soirée de clôture de la 11e édition du Jamais Lu. Un véritable concert littéraire est au menu, et dans le studio du Théâtre aux Écuries, nouvelle maison du festival, l’ambiance est festive et fébrile. On aurait voulu tout voir, mais au final, tous sont là pour célébrer cette véritable orgie de mots, de poésie, de pensées et d’idées. D’engagement et de remises en question, aussi. Parce que c’est ça, le Jamais Lu, c’est un lieu de réflexion et d’expression où l’art est brut, dénué d’artifices et de flafla qui font (parfois) perdre l’essentiel de vue. La parole dans son plus simple appareil, des auteurs et des comédiens qui se succèdent sur scène, sans costumes ni décors, sans jeu de lumière. Rien que leurs mots, et leur interprétation d’un naturel et d’une spontanéité absolument rafraîchissantes. L’essentiel est là, et il vous rentre dedans comme une tonne de briques.

Sur la petite scène, Jean-François Nadeau prend place, entouré des musiciens d’Avec pas d’casque. Devant eux, le public est rassemblé en groupuscules, autour de petites tables, et les visages doucement éclairés par les dizaines de petits lampions affichent de larges sourires. Le monde est heureux, le monde est beau, et une camaraderie plutôt sympathique s’installe entre le public et les cinq gars sur scène.

Simon Boulerice assure le lever de rideau avec un dialogue imaginaire empreint d’humour entre lui et « le public », et dans lequel sa vie d’artiste est questionnée par une spectatrice, une vraie de vraie qui paie ses billets et qui n’a jamais de billets de faveur. Simon se prête au jeu de rendre des comptes sur ce qu’il fait de ses journées et de son argent avec toute la naïveté qu’on lui connaît et qui donne toute leur couleur à ses créations.

Puis, à l’image d’un ballet où le moindre mouvement aurait été superbement chorégraphié, la soirée se met en branle et les numéros s’enchaînent et se mêlent au folk tranquille, imagé et prenant du groupe. Ça coule, le temps passe sans même qu’on ne le voit, nos oreilles ne seront jamais assez grandes, malgré toute notre bonne volonté, pour tout entendre, tout retenir. Lorsque les musiciens ne jouent pas leurs propres chansons, ils assurent une trame sonore discrète, tantôt inquiétante et sombre, tantôt énergique lorsque les textes s’y prêtent. Des auteurs ayant prêté leur plume aux diverses voix, tout au long du festival, sont invités à venir sur scène pour la lecture rapide d’un petit texte d’environ une minute portant sur un mot, choisi par Jean-François. Ribambelle de bonnes idées, d’originalité et d’humour, encore et encore.

Tout au long de la soirée, je ne peux m’empêcher de penser que celle-ci n’aurait absolument pas pu mieux porter son nom. Le Grand ballet des détails qui tuent. Tout, dans ces textes, dans cette mise en lecture, dans ces chansons, dans leur enchaînement et même dans l’interprétation, est une question de détails. De détails qui tuent, justement. Comment des textes peuvent-ils être aussi prenants, comment peuvent-ils révéler autant de nous, de l’Homme avec un grand H, et surtout, de l’Homme aujourd’hui avec un grand A, en abordant des sujets aussi épars? Grâce aux détails. Ces milles détails qui ponctuent chacun des textes, et même chacune des jolies chansons d’Avec pas d’casque, dans lesquels on se reconnaît, on reconnaît quelqu’un, on reconnaît nous, les humains, avec tout ce qu’on a de beau, de con et de touchant. Avec les bons détails, racontée de la bonne façon, même l’histoire la plus banale peut nous apparaître sous une toute autre perspective. Ce peut être celle de Lise, de Robert et de Marie qui vivent dans un split-level de Duvernay, ou encore celle de ce mec qui marche sur la Plaza St-Hubert et qui se prend la tête avec une histoire de moppe. Ce peut être des souvenirs, des histoires inventées, on s’en fout. Jean-François Nadeau, avec son interprétation et sa plume absolument planantes, nous fait rire, réaliser, espérer, penser. Se lever, peut-être, d’une façon ou d’une autre. Ne serait-ce qu’en nous reconnectant au pouvoir des mots, de la parole, de la poésie et la prose dans ce qu’elles ont de plus moderne et d’actuel.

Rendez-vous l’année prochaine, Jamais Lu.

– Annie Dumont