Le premier plan du Démantèlement montre un petit agneau démuni et tremblotant. Gaby le regarde, avec un visage qui laisse difficilement paraitre la moindre émotion. Que ressent-il pour cet agneau? De la pitié? De la compassion? De l’indifférence face à une tâche routinière? Difficile à dire. Ce visage presque impassible, Gaby, l’éleveur de moutons, le gardera tout le long du film face aux différentes situations qu’il confrontera. Un sourire incrédule, un regard dépité, ce ne sera que grâce à ces quelques indices que le jeu subtil de Gabriel Arcan laissera paraître l’intériorité de son personnage.

Le spectateur sera obligé de compter sur la kyrielle de personnages secondaires qui gravitent autour du protagoniste, tentant de le saisir avec autant de difficulté que l’audience. Tous, incrédules, se demandent pourquoi il veut vendre sa ferme, le travail de toute sa vie, et son seul héritage. Pour apporter une aide financière à sa fille Marie, bien sûr. Mais cette réponse ne résout pas grand-chose finalement. Regrette-il sa décision, regrette-il sa vie sur la ferme? Dans la fameuse tirade qu’il livre à son autre fille Frédérique, Gaby semble s’expliquer. Pourtant, il n’est pas clair s’il est franc ou s’il ment à sa fille ou à lui-même.

On en apprendra davantage sur lui par les personnes ayant traversé sa vie, qui reviennent le voir, et qui, on le constate assez vite, ne sont pas très nombreuses. Somme toute, personne ne semble le connaitre tant que ça : Gaby est une énigme. C’est un homme qui vit seul, au milieu de ses moutons, incapable de quitter sa ferme pour visiter ses filles. Pas asocial, mais pas sociable non plus, il semble être à la fois maitre et prisonnier de ce domaine qui fait l’entièreté de sa vie, en dehors de ses filles qui habitent bien loin de lui.

La caméra de Sébastien Pilote capte les moments qui peuplent ses journées avec un naturalisme non dénué de poésie. Les plans de l’éleveur marchant dans les prés avec ses moutons sont beaux – quoiqu’un certain abus des couchers de soleil frise parfois le quétaine – mais ils ne posent pas de jugement. On n’est pas ici devant un hommage grandiose à la vie dure que mènent les fermiers d’ici, ni devant un pamphlet contre l’exode rural. Le réalisateur réussit à éviter le coté moralisateur qui agaçait parfois dans le Vendeur et livre une œuvre sociale qui se contente d’observer la vie d’un homme, avec ses moments lyriques et ses zones d’ombres. On apprendra que l’agneau de la séquence d’ouverture n’a pas pu être sauvé. Gaby connaitra-t-il de même une mort misérable hors-cadre? À chacun d’y donner sa propre réponse.

– Boris Nonveiller