Dans ce court essai, Brisson s’inquiète de la disparition de ce qu’il appelle les humanités dans l’enseignement secondaire, c’est-à-dire la philosophie, la littérature et l’histoire gréco-latines, en faveur de connaissances plus « utiles » pour intégrer le marché du travail.

Il dresse d’abord le portrait d’un système d’éducation qui s’est coupé de ses racines culturelles lors de la grande modernisation accélérée que fut la Révolution tranquille; l’abandon de ce qu’on appelait le « cours classique » marque le début d’une réforme de l’enseignement qui n’a plus pour but de former des citoyens informés et cultivés, mais plutôt des techniciens et des gestionnaires. À cette époque, on regardait en avant; l’étude du latin et du grec respirait un parfum archaïque et réactionnaire qu’il fallait masquer derrière les frais effluves de la modernité.

Le premier chapitre résume le processus de marchandisation de l’éducation auquel nous assistons depuis plusieurs années. Comme les universités seraient tombées entre les mains des puissances politico-économiques qui ont pour objectif la formation de travailleurs pouvant venir alimenter le système capitaliste déjà en place, elles n’ont que faire des humanités : « À quoi bon développer et financer les facultés de sciences humaines, de lettres, de philosophie ou d’histoire, dont le savoir et la réflexion ne peuvent être brevetés et mis en marché, et dont les diplômés, surtout, sont les premiers à dénoncer le système tel qu’il est constitué ? » À cette pression externe s’ajoute celle, interne, des pédagogues réformateurs, chantres du développement du « potentiel » de « l’apprenant » qui, par leur désir de s’adapter à chaque élève, oublient la mission première de l’enseignement : transmettre à l’élève le bagage culturel de la société à laquelle il prendra bientôt part. Cela se traduit par de graves lacunes littéraires, historiques et philosophiques chez les diplômés du secondaire, du Cégep et même des universités. La formation des enseignants serait en cause, eux qui apprennent moins une matière que des façons de la présenter à leur classe

Le deuxième chapitre rappelle que l’école secondaire est l’endroit idéal pour étudier les humanités puisque tout le monde doit passer par là; il serait donc logique d’y enseigner « les bases d’une culture que l’on juge digne de ce nom ». Brisson prend position contre le relativisme culturel voulant que tous les livres se valent, que la lecture de Marc Lévy enrichit autant que celle d’Homère. Selon lui, la culture classique a le pouvoir « d’élever l’esprit » par l’universalité de ses récits; L’Iliade et L’Odyssée sont en effet le noyau de toute la culture occidentale, de la Grèce aux États-Unis en passant par la France et la Suède. C’est surtout l’occasion pour l’élève de réaliser l’existence d’une immense et longue tradition qui le précède et sur laquelle il devra appuyer sa propre vie pour joindre son histoire à celle de sa société. L’éducation aurait donc une visée civilisatrice, en ce sens qu’elle formerait des citoyens capables de débattre du destin collectif de nos sociétés.

Dans le troisième chapitre, Brisson fait appel à de grandes figures de la culture classique (Socrate, Antigone, Œdipe, Tiberius et Caius Gracchus, Hypatie et les premiers martyrs chrétiens) qui ont prêché par l’exemple en défendant les grandes valeurs classiques : le devoir de résistance, le respect de l’idéal de démocratie, la poursuite inlassable de la vérité et la posture de doute, de questionnement, de dialogue et d’opposition instaurés par nos ancêtres gréco-latins.

Ces figures nous rappellent toutes que l’Idéalisme aujourd’hui est mort et enterré, que plus personne – ou presque – ne sert quelque chose de plus grand que son propre bien. C’est ainsi que la politique n’est plus affaire de débat, mais de gestion, que les politiciens ne sont plus des intellectuels cultivés, mais plutôt des avocats et des entrepreneurs avides de pouvoir et de profit personnel. La désertion de la scène politique par les citoyens a permis cette dégradation du processus démocratique, dont la triste caricature consiste aujourd’hui à aller faire un X sur un bout de papier tous les cinq ans. Or, cet Idéal, l’étude des humanités peut nous permettre de le retrouver.

La force de l’essai de Brisson est de nous rappeler que ce que nous appelons la culture n’est pas assuré, loin de là, et qu’il faut s’assurer de bien la faire survivre : « La civilisation et la culture que nous avons en partage sont une grande œuvre dont nous tissons et retissons à nouveau chacun des fils, chacun des maillons, de siècle en siècle. C’est un travail de transmission et de redécouverte qu’il nous incombe de poursuivre, inlassablement. Cet ouvrage, tout comme la toile de Pénélope, ne sera jamais achevé : il nous faudra continuer de cheminer. » Ce questionnement à propos du monde, que les anciens ont entamé, nous nous devons de le poursuivre, sans quoi la culture finira par mourir en silence, enterrée par l’incessant babillage de la publicité.

Par contre, quelques passages sentent un peu le réchauffé, notamment celui sur la marchandisation de l’éducation, sujet sur lequel de nombreux textes ont été écrits; Brisson ne parvient malheureusement pas à pousser plus loin la réflexion. Reste qu’il est intéressant de retrouver dans sa pensée l’étrange union – qui est de moins en moins étrange – entre la gauche progressiste et le conservatisme culturel : dans cet essai, la dénonciation du système d’éducation actuel et de la pédagogie pourrait être taxée de réactionnaire, tout comme cette nostalgie pour le cours classique que nos parents ou nos grands-parents ont suivi. Mais si Brisson propose un retour de l’enseignement des humanités au secondaire, ce n’est pas parce que « c’était mieux dans le temps », mais plutôt parce que notre époque gagnerait à se rappeler que le monde n’est pas immuable, qu’elle a le pouvoir de le questionner, de le repenser et de le remodeler. Et les grandes figures de l’antiquité peuvent nous aider à le réaliser.

– Antonin Marquis

Le cimetière des humanités, Pierre-Luc Brisson, Poètes de brousse, « Essai libre », Montréal, 2014, 102 p.