Sylvia Plath. Ingeborg Bachmann. Sarah Kane. Nelly Arcan. Quatre femmes, toutes écrivaines, toutes ont mis fin à leurs jours. Les Éditions Nota Bene publient un essai de Jacques Beaudry, titré Le cimetière des filles assassinées, qui tente de répondre à la question suivante : « Quelle signification doit-on accorder au fait que des écrivaines de générations et d’origines diverses, aux prises avec les démons de la dépression, aient toutes été conduites à utiliser, pour exprimer une douleur qu’elles refusaient de taire, des images de guerre et d’oppression totalitaire? » En étudiant et en mettant à l’avant les écrits ainsi que ce que l’on connaît de la vie personnelle des écrivaines, Beaudry arrive à dresser un portrait intimiste et bouleversant de ces quatre femmes. Le fait que l’essayiste s’adresse directement à celles-ci apporte une dimension particulière, peu utilisée habituellement dans ce genre littéraire, et montre une grande sensibilité de la part de l’homme de lettres.

La poète et romancière américaine Sylvia Plath a frappé l’imaginaire du monde littéraire par sa courte et brillante carrière, ainsi que par sa relation amoureuse flamboyante avec le poète Ted Hughes. Elle s’est suicidée à Londres en février 1963 suite à leur rupture amoureuse en laissant derrière elle deux enfants en bas âge. Née d’un père allemand et d’une mère américaine, Sylvia a vécu la guerre avec une perspective différente de celle des jeunes américaines de son âge, s’identifiant par le sang de sa lignée aux Allemands, mais se comparant constamment aux Juives dans sa poésie et ses écrits, voulant presque devenir comme elles, s’identifier à elles pour justifier ses états d’âme. Les images saisissantes de la Deuxième Guerre commencent à circuler durant son adolescence, ce qui la marquera à jamais. Sa poésie ne parle pas des horreurs de la guerre directement mais, comme le souligne Beaudry, «ils en dérivent». Ironiquement, elle choisit le gaz comme moyen d’autodestruction à peine un mois après la rédaction du chef-d’œuvre de sa carrière, le recueil de poèmes Ariel.

Contrairement à Sylvia Plath et à Ingeborg Bachmann, Sarah Kane et Nelly Arcan n’ont pas vécu directement dans une époque teintée par une guerre mondiale ou par un régime totalitaire. Toutes deux font pourtant preuve de beaucoup de violence et de brutalité dans leurs écrits, pièces théâtrales pour Kane, romans pour Arcan. Les pièces de Kane ramènent les atrocités de la guerre à une pulsion d’autodestruction généralisée sur la Terre, qui cherche par tous les moyens à s’anéantir. Nelly Arcan a étudié la dictature de l’image dans ses romans en ne niant pas les nombreuses contradictions qui l’habitaient dans son combat quotidien contre ces nombreux détracteurs.

Jacques Beaudry livre une étude passionnante et bouleversante de ces quatre écrivaines. Cependant, afin de bien apprécier les nombreuses subtilités du texte et toutes les allusions autant biographiques que sur le corpus des écrivaines, une connaissance de base de l’univers des écrivaines est nécessaire.

***

Extrait:«Si une femme montre aujourd’hui des signes de fatigue – sexuelle, maternelle ou professionnelle –, on se hâtera de lui fournir les comprimés que la retiendront de s’élever contre l’état des choses qui l’a déprimée. Et si la femme fatiguée réagit, malgré les pilules, avec hostilité, il reste encore et toujours à l’homme que sa détresse vient excéder l’option assassine de l’abandonner faute de pouvoir, comme hier, la faire taire ou lobotomiser. Les hommes qui aiment en la femme non ce qu’elle est, mais ce qu’ils veulent qu’elle soit, liquident sans culpabilité celle qui les a frustrés en s’appuyant sur le principe tristement vérifié dans votre cas, à ton mari et à toi, Sylvia, que “ce qui arrive aux hommes est plus important que ce qui arrive aux femmes”. »

Elizabeth Lord

Le cimetière des filles assassinées : Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane, Nelly Arcan, Jacques Beaudry, Nota Bene, 2015.