Crédit photo: Luc Lavergne

Chimène et Rodrigue s’aiment, passionnément, et tout semble jouer en leur faveur : le mariage est imminent, et le père de Chimène, Don Gomes, a déjà approuvé l’union. Mais un différend naît lorsque celui-ci découvre que le père de Rodrigue, Don Diègue, est nommé Gouverneur du Roi, titre qu’il convoitait. Il rompt l’union en le provoquant d’un soufflet bien franc. Suite à cette injure publique, Don Diègue demande à son fils de le venger.

Le jeune amoureux fait donc face à un dilemme déchirant : que choisir entre l’honneur familial et l’amour d’une vie ? Entre amour et raison, est-il possible d’en sortir indemne, heureux ? Daniel Paquette s’est donné le mandat de faire s’attaquer au Cid, histoire d’amour et de vengeance, dans toute sa complexité formelle. La tragicomédie de Corneille, celle qui a soulevé l’ire de certains Académiciens, reprend donc vie sur la scène du Théâtre Denise-Pelletier.

Soulignons tout d’abord les choix de mise en scène faits par Paquette, ceux, notamment, de situer l’action dans un XVIIe siècle durant l’âge d’or espagnol (et non au XVIe siècle) et de suivre une mise en scène conventionnelle, dite «d’époque». Malgré un respect somme toute général des enjeux scéniques de l’époque, certaines incongruités malhabiles fragilisent la mise en scène de Paquette. Chimène pourrait-elle pointer du doigt son souverain ? Installerait-on réellement la dépouille de Don Gomes sur une vulgaire charrette ? On assiste à certains moments de malaise s’insérant mal dans la trame narrative préconisée par le metteur en scène : la scène de l’Infante flagellant son corps nu devant des représentations du Christ en est l’exemple le plus flagrant.

Représentant bien à lui seul le faste clinquant des «castillo» espagnols et son esthétique hispano-mauresque, le décor se trouve parfois encombré d’éléments esthétiques superflus et stéréotypés. La musique, mélange de flamenco et de castagnettes, est irritante, répétitive, et plus ou moins représentative de l’époque. Certains costumes et perruques sont tellement exagérément «espagnols» qu’ils en deviennent risibles.

Néanmoins, malgré ce «contenant» légèrement malhabile, c’est définitivement au niveau du jeu qu’on retrouve toute la puissance et la beauté du texte de Corneille, ainsi que tous les enjeux moraux qu’il soulève. Bien que quelques monologues trop statiques se perdent dans la scène vaste et vide (alourdissant un peu le rythme), d’autres marquent de par leur justesse. C’est le cas d’Alain Fournier, qui nous présente un roi humain et conciliant; ses vers font plaisir à entendre tellement ils sont manipulés avec habileté. Lise Martin campe une Chimène très forte et touchante; on devine un tempérament fier, malgré une tension morale douloureuse. Elle forme avec Carl Poliquin, notre Cid, un duo parfois figé, mais qui gagne en douces émotions dans quelques scènes touchantes. Saluons aussi les performances des gouvernantes, Anne Bédard et Chantal Dumoulin, au ton toujours juste, rassurant, et à la diction frôlant la perfection. Bref, bien que certaines interprétations soient un peu appuyées ou questionnables (Julie Gagné, en Infante, s’éparpille, semble se perdre), l’équipe du Cid est solide, cohésive.

Une pièce somme toute agréable à regarder, malgré certaines longueurs et incohérences. Ne serait-ce que pour ce brillant texte rendu habilement par une brochette de comédiens d’expérience, le jeu en vaut la chandelle.

– Emie Morin

Le Cid, jusqu’au 11 décembre au Théâtre Denise-Pelletier