La quête

Je croyais être en avance sur mon temps quand les rues Rosemont, Bellechasse, Beaubien et St-Zotique, se sont défilées sous mes yeux. « Si on continue, la petite Italie nous dira bonjour ! » de m’avertir mon chum. Il avait raison, nous devions faire demi-tour, la rue Masson nous avait échappé et le temps aussi. Quand nous sommes arrivés sur la rue Masson, l’adresse du Théâtre Parenthèse ne se trouvait ni à l’est ni à l’ouest du viaduc Masson. Elle aussi nous avait échappé. Je respirais à grands coups et essayais de garder mon calme. Je n’étais pas d’humeur à rire. Mais où se cachait ce théâtre de poche ? Nous l’avons finalement aperçu dans le tournant, au-dessus du viaduc, perdu au cœur d’un centre industriel. Il était passé 20h00 et il n’y avait pas de stationnement. C’est dans les rues avoisinantes que nous sommes enfin sortis du «truck» pour marcher jusqu’au 2177 rue Masson. Mais la porte était fermée, barrée. Les deux acteurs de la pièce Le banquet des petites personnes ou la politesse du désespoir sur l’affiche, collée dans la porte, riaient de bon cœur tandis que l’actrice au premier plan semblait me dire que ce n’était pas drôle du tout. J’étais de son avis, mon chum aussi.

Puis nous avons vu deux jeunes filles rires aux éclats dans l’entrée de l’immeuble. Nous avons cogné dans la fenêtre, elles nous ont tranquillement ouvert la porte. Ouf ! Elles tenaient entre leurs mains des dépliants, mais les gardaient près d’elles. Nous leur avons demandé où était la suite 311, si la pièce était commencée et s’il était trop tard. Elles étaient si préoccupées à rire qu’elles n’ont réussi qu’à pointer du doigt l’ascenseur en nous glissant un dépliant dans les mains. Je riais jaune, mon chum aussi. C’est quand nous avons entendu des voix et du bruit dans le couloir du 3ième étage que nous avons eu espoir.

«Les rouges d’abord ! Puis les jaunes !» La foule est entrée selon les codes de couleurs. Et étant les derniers arrivés, nous nous sommes retrouvés aux premiers sièges, juste en avant, là où les pieds touchent le sol de la scène de ce petit espace intime et longiligne.

Gisèle

Sous des airs de violon, Gisèle entre. Elle est toute de rose vêtue, le veston et les pantalons ajustés. Elle marche avec son chignon bien serré et ses ongles rouges. Elle semble chercher ou attendre quelqu’un, ou quelque chose. Puis, elle sort de sa sacoche un petit bout de papier froissé qu’elle s’empresse de lire comme si elle pouvait cracher enfin son manifeste du désespoir « Je déteste, je haïs, etc.». Il s’ensuit un monologue qui nous permet de saisir rapidement le personnage, qui ne trouve rien de drôle dans cette humanité et surtout pas les blagues de ses collègues de travail dont une en particulier. Elle nous fait pourtant rire quand elle imite sa collègue qu’elle déteste en contorsionnant son corps jusqu’à faire grimacer son visage. Puis, elle se retrouve dans la cabine de son médecin.

Celui-ci lui annonce qu’elle est en parfaite santé. Elle s’empresse de lui répondre: « Mieux vaut prévenir que guérir », ce à quoi le médecin répond par le rire. « Pourquoi riez-vous? » lui demande-t-elle. « Depuis les sept dernières années, vous me répétez exactement la même phrase, cela me fait bien rire ! ». Gisèle lui expose son problème : « J’viens de perdre ma job de réceptionniste pour la quatrième fois, parce que je ne ris pas aux farces plates. Docteur vous auriez pas une drogue un euphorisant léger, légal ? J’ris pas c’est vrai. J’ai d’la misère à sourire.»

De cette prémisse s’installe un long dialogue entre Gisèle et le docteur Schwitters ainsi que le frère de celui-ci, Igor, qui apparaît et disparaît au gré des réflexions. Les deux frères tenteront, chacun à leur manière, de prouver à la patiente que le rire a sa place dans ce monde (et surtout dans son cœur), malgré toute son absurdité.

Le banquet pour Gisèle

Même si elle n’aime pas particulièrement cette histoire «qui rit des nains», le banquet des petites personnes est la seule blague que Gisèle est capable de raconter. Le docteur Schwitters et son frère l’encouragent à prendre place pour leur relater l’histoire (dans l’obtention d’extirper un rire de sa part). Il y a plusieurs va-et-vient entre les doutes et les hésitations avant qu’elle se décide enfin. Mais au moment où elle réussit à prononcer les premiers mots, tout se termine, car elle se blesse au menton en essayant d’imiter le geste des petites personnes. Sous le fou rire des deux hommes qu’elle n’entend pas, parce qu’elle est trop concentrée sur son malheur, l’orgueil de la femme est blessé. La tension chez elle s’élève et les deux hommes se retroussent les manches pour trouver une façon de la faire rire et de lui donner le goût de célébrer la vie : le banquet lui est servi.

La sortie

Après les multiples tentatives des deux frères, le Docteur Schwitters arrive droit au but en affirmant à Gisèle qu’il y a deux choses que l’on sait dans la vie. « La première est que plus tu vieillis, plus la vie passe vite et la deuxième étant que tout ce que tu veux arrive, sans même que tu le saches car tes désirs le font à ta place…». Mais cela ne suffit pas, la patiente décide de partir. C’est quand elle avoue enfin sa jalousie envers sa collègue de travail et qu’elle l’imite pour la troisième fois en contorsionnant son corps jusqu’à faire grimacer son visage, qu’apparaît enfin…son rire ! Gisèle et les deux frères partagent finalement le banquet avec tant de rires et de gourmandise qu’ils glissent tranquillement sous la table comme s’ils étaient…des petites personnes !

La pièce s’est terminée, à ma grande surprise, après seulement 45 minutes! La metteur en scène Diane Cormier et le co-metteur en scène Hugo Turgeon ont bien joué leurs cartes. Ils ne prolongent pas inutilement l’action et ne prennent pas le public pour un imbécile : ils le laisse partir avec la tête remplie d’idées et de perceptions du banquet.

J’ai quitté la salle Jean-Pierre Bélanger avec le sourire aux lèvres, mon chum aussi.

L’auteur et les acteurs

Dans un décor minimaliste, cette tragicomédie, écrite par le poète Michel Garneau, s’enchaîne dans une série de réflexion qui va bien au-delà des thèmes du rire et de l’humour. Il touche aux revers de la condition humaine à travers le désespoir d’une femme. Nous n’assistons pas à de grandes envolées théâtrales, tant au niveau du texte que de l’action, mais nous suivons avec intérêt et curiosité les trois personnages. Le ton est juste et sans prétention.

Tahar Hadadine, qui incarne le rôle du docteur Schwitters, joue avec cette subtilité qui propose une compréhension plus grande que le texte. Son corps parle et impose une lecture plus profonde du personnage. Il faut bien l’observer à la suite du touchant discours de son frère Igor (joué par Patrick Berthiaume), qui après son incarnation du docteur Peuplier, avec son manteau en feuilles d’arbre (qui ne fait même pas rire Gisèle), jette son cri du cœur lorsqu’il dévoile son histoire de la petite mitaine bleue…Le docteur Schwitters ne dit pas une réplique, mais on sent toute la charge émotive. Aussi, on croit dès le départ qu’il est médecin. Selon moi, il est le pivot sur lequel repose l’histoire. On sent sa sincérité, sa compassion et son désir d’aider. Aussi on accepte son étrange frère Igor, bien interprété par Patrick Berthiaume, qui est aussi le scénographe de la pièce. La directrice du Théâtre Parenthèse Diane Cormier, pour sa part, personnifie avec justesse toute la névrose qui habite Gisèle. La rigidité du personnage transparaît dans ses moindres détails. Chapeau à ce trio!

 

Le Théâtre Parenthèse

Fondée par Diane Cormier et feu Jean-Pierre Bélanger, le Théâtre Parenthèse est unique en son genre puisqu’il accueille des artistes et artisans des milieux professionnels et autodidactes : un avocat comme un ouvrier se rencontrent tant sur la scène que sur les estrades. Depuis 1994, l’École du Théâtre Parenthèse offre un programme de formation d’une durée de quatre ans. Et pour maintenir le bouillonnement créatif des anciens étudiants, après quatre générations d’étudiants de 4ième année, une troupe est née : Le Groupe Enfin l’Hiver. C’est cette troupe, qui est le principal partenaire du Théâtre Parenthèse, qui ouvre la saison théâtrale 2013 avec la pièce Le banquet des petites personnes ou la politesse du désespoir.

En plus de favoriser la création, la production et la diffusion, Le Théâtre Parenthèse a pour mission de rendre accessible les œuvres théâtrales des auteurs d’ici afin de perpétuer leur mémoire et rendre hommage à l’histoire canadienne française d’hier et d’aujourd’hui. La prochaine pièce sera une traduction de William Shakespeare par Michel Garneau Coriolan et au printemps ce sera au tour des Contes d’un pays incertain et Contes anglais et inédits du grand Jacques Ferron.

Maintenant que je sais où le Théâtre Parenthèse est situé, il est certain que j’y retournerai.

*Les deux prochaines représentations du la pièce Le banquet des petites personnes ou la politesse du désespoir sont le 8 et le 9 février 2013 à 20 h 00. Réservations : 514 223-2031

*Pour en savoir plus sur le Théâtre Parenthèse, visitez le site web :http://www.theatreparenthese.com/

-Anik Benoit