Il faut dire qu’il se sent bien

seul.

Il faut dire que la solitude pour lui


est une habitude.

Une maladie, comme l’alcool.


Il l’habite


comme le petit un et demi


où il vit avec ses poèmes

et 
ses fesses sans amour. » 

Patrice Desbiens

Extrait : 
La fissure de la fiction

 

S’il fallait que je raconte mes parents, mon Dieu, sans doute qu’ils piauleraient en joual vert. L’enfance et toute cette merde, comme quêter la commisération pour expier sa lâcheté. Je gerbe en pensant à tous ces débiles qui se craquent l’échine avec un deux par quatre, qui courent à la clinique des névroses pour ausculter leurs petites misères. Toujours une défaite amnistiable pour s’affranchir des erreurs, des dettes et des échecs. Comme tous ces agréés de la faculté du préjugé pour scinder le billot de bois de la Bérézina identitaire. Les pleurnichards, les téteux, les cuistres serrés et rétentifs, qui chialent le fatum d’une expérience humaine déplorable, d’une condition inéluctable et tragique; pareille à une marée de bedaines mortes, échouées sur le rivage des songes tombés d’une nuit en syncope. Des idiots de ville qui croassent des insignifiances, réunis en troupeau, velus et sapés de noir, à lamper Chez Baptiste, pour faire jouer en boucle le même refrain amnésique, un psittacisme inintelligible aux variations plaintives, décapant le snobisme populiste pour escamoter le grotesque du quotidien aliénant. Mécontent de moi-même, par chance, j’ai Jasmine qui me charrie encore dans les ruelles à l’aurore pour faire valser les poubelles. De même, parler de l’enfance, ses encombrements, ses cris insupportables, ceux qui vous tarassent la calotte pour la vie. Jaser de l’enfance, c’est trop amniotique comme liquide, je préfère encore le café.

 

Jour du Souvenir éteint

Je marchais sur Saint-Laurent par une soirée de merde, je marchais sous la pluie tandis que Jasmine tirait sur mes poches Armani pour dégoter le dernier Vuitton. J’avais sale mine, un jour de Souvenir, des coquelicots sur tous les vestons, je me sentais toton, or, je pensais à Martineau et Duhaime, en ce jour d’un grand ennui, je devinais ces deux Philistins sans saveur nous mitrailler leurs éloges de la guerre, de l’argent, des films de F. F. Coppola, du gros bon sens, bref, de la démagogie pour prolétaire. Si je déprimais à l’idée qu’on offre des tribunes à ces criminels nauséeux de l’opinion, c’est qu’un peu plus tôt, je lisais Mort à crédit de Céline et je songeais à mon enfance, à toutes les enfances. Je pensais à cette formidable fiction que l’on dessine de notre enfance, à toute cette mythologisation typique des chiards démunis, après avoir tout raté, s’en remettre à des souvenirs troubles, des hypocondries délirantes, des spasmes existentiels creux, des maladies imaginaires, de l’hypervigilance infantile, tous les maux inhérents à l’inanité d’un esprit déficitaire, qui accuse et qui accuse, toujours pour accuser lâchement. Les murs de l’inconscience sont impénétrables, or derrière la voluptueuse insignifiance de l’être, où se vautre des lubies creuses, se camoufle toujours une âme esseulée, en pantoufle, emmitouflée en dessous de ses couvertes frettes, pour chasser le souvenir de leur indigence.

Après cette réflexion que je soliloquais bien névrotiquement dans mon phrasé intérieur, je me surpris à tasser du bras Jasmine, qui ne lâchait pas mes poches de manteau. Tandis que j’allais m’engueuler avec elle, Stéphane Baillargeon et Nathalie Pétrowski marchaient bras dessus bras dessous face à nous. J’esquivai de justesse l’épaule de la chroniqueuse égocentrée et je lui susurrai volontiers à l’oreille :

 

  • « Attention à Baillargeon, c’est un fieffé coureur de jupons, pis le tien dépasse en tabarnack! »

Les deux chroniqueurs des médias, qui pensent avec leurs manettes de télé, ont à peine daigné se retourner, j’ai saisi à la volée  un commentaire de la matante de La Presse:

 

  • « Un petit crisse, fais-toi s’en pas. »

  • « Quessé y’a dit? »

  • « Que……… ».

Après une encablure, je n’entendais plus mot dire. Fin de l’aparté, je continuai le chemin en compagnie de Jasmine et repris là où j’en étais :

 

  • « Crisse! Jasmine, es-tu obligé de dépenser tous les jours pour un nouveau cossin ? »

  • « Oui, quand j’suis down, j’aime ça magasiner. »

  • « Alors, dépense. Pauvre folle! Dépense jusqu’à tant qu’on ait plus une cenne. J’peux pas écrire un roman par semaine pour satisfaire tes désirs qui coutent cher en maudit! »

  • « Arrête de chialer, passe-moi la carte de crédit pis va donc au café en face! »

  • « C’est ça, câlisse, j’vas aller jeter deux piasses sur un allongé! Essaye de pas passer la journée là-bas faut aller au MAC tantôt. »

  • « À plusse mon amour! »

J’ouvris la porte du Bleisth Café comme on ouvre une porte : par la poignée. Voilà pour mon entrée fracassante. Je m’en allai au comptoir pour commander mon allongé :

 

  • « As-tu du café équitable, bio, pas de trace de Monsanto et pas de sang qui coule sur les grains,?, Bref, je vais prendre un allongé, un arabica corsé et bien serré avec un nuage de lait frette, surtout pas chaud, esti! »

  • « Hum, je vais voir ce que j’ai monsieur. »

  • « Ahhhhhh, donne-moi un bio-équitable, n’importe lequel, j’m’en fous, fallait juste que je l’écrive dans ma tête, c’est pour ma chronique. J’ai épuisé à peu près tous les synonymes et les qualificatifs pour le café, faque chus rendu là. »

  • « Hahaha, ok! Vous voulez notre café du jour? »

  • « C’est quoi ? »

  • « Un café vietnamien. »

  • « Tabarnack!!! Tu sais que le Vietnam plante des Robustas, un café de merde qui goute la merde et qui est 3 fois plus caféiné que l’arabica ?? »

  • « Euh, non, je savais pas. »

  • « Ce que tu sais pas pourrait remplir le stade olympique! »

  • « Soyez poli, monsieur! Franchement, comme vous êtes prétentieux! »

  • « Je suis en colère, je suis un homme révolté, pis je veux pas boire du café acheté à 50 cennes la livre et ramassé par des esclaves ? C’tu clair ? »

  • « Ok, j’ai un café Colombien bio et équitable, ça fais-tu ça ? »

  • « Crisse de marde… Envoye, j’ai soif! »

 

Je garrochai deux piasses sur le comptoir et lui dit de garder le change et de penser aux pauvres travailleurs qui, depuis l’Empire ottoman, s’échinent sans broncher pour notre putain de café.

Arrivé au MAC, comme deux étourdis amoureux, j’ouvris gentlemannement la porte à princesse. Au guichet, je présentai ma carte de presse, la commis me souriait béatement, je ne sais pourquoi. Je pris mes deux billets pour la BNLMTL2014.

À suivre… 

– Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste, parce la réalité est une fiction, l’objectivité, une chimère.