Cette semaine, je vous emmène sur les traces de la littérature de mon quartier d’adoption, j’ai nommé Hochelaga, avec l’aide d’un spécialiste du sujet. Originaire de l’Outaouais, Benoit Bordeleau habite le quartier Hochelaga depuis plusieurs années déjà. L’étudiant au doctorat en études littéraires, qui s’intéresse aux représentations d’Hochelaga dans la littérature québécoise, a accepté de me rencontrer pour me présenter les oeuvres qui prennent racine dans ce quartier de l’est de Montréal. Que la visite commence!

Première rupture

Récit qui scrute l’intimité d’une famille du quartier, mais aussi la dynamique qui régit la vie les résidents selon les rues et les institutions qu’ils fréquentent, Les rumeurs d’Hochelaga de Jean Hamelin se démarque de ses prédécesseurs. En effet, Bordeleau souligne que « [c]’est le premier moment dans la littérature où il y a une volonté de prendre le quartier en lui-même et non pas comparé à l’Ouest de façon systématique. » Hamelin cherche à fixer le quartier de son enfance sur papier, ce qui donne lieu à un ton sociologique, voire anthropologique. « On est à la fois dans le fort ancrage référentiel mais aussi dans une certaine fictionnalisation qui est due au fait que c’est la transcription d’une mémoire. » Hamelin, témoin d’une époque révolue, fait revivre un Hochelaga qui n’existe plus mais qui n’en paraît pas moins vivant.

Quand on regarde en arrière, on retrouve Au milieu, la montagne, de Roger Viau, publié vingt ans avant Les rumeurs d’Hochelaga. Sur le fond, le roman est très semblable au Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, et de fait, à peine six ans les séparent. La montagne et les quartiers qu’elle abrite sont le symbole d’un idéal inatteignable pour la famille Malo, qui va de mal en pis depuis la perte de l’aîné dans l’incendie du Laurier Palace. Jacqueline, fille dégourdie, tentera de s’en sortir, notamment en fréquentant un bourgeois des beaux quartiers. Car Hochelaga, et plus tard le Centre-Sud, ne suffisent pas pour être heureux : « Chez Viau, la seule façon d’habiter la ville, d’avoir des moments agréables, c’est en sortant de ce quartier-là. »

Prose subséquente

Plus récemment, d’autres romans sont venus s’ajouter au corpus des représentations d’Hochelaga. Le film 20h17 rue Darling de Bernard Émond a été adapté du roman du même nom (et du même homme). L’histoire raconte l’enquête que fait Gérard, alcoolique, alors qu’il cherche à connaître ses voisins qui sont morts dans l’explosion du bloc dans lequel ils vivaient. Forcément, je ne peux m’empêcher de demander à Benoit Bordeleau laquelle des deux oeuvres il affectionne le plus; en bon littéraire, il admet préférer le livre, plus nuancé et dont l’imagerie biblique est plus riche. Surtout, ce qui frappe Bordeleau, « c’est justement le discours sur qu’est-ce que raconter une histoire; ça a un aspect sacré qui, à mon sens, ne passe pas dans le film, ou du moins a été atténué. »

Mais le film comporte aussi ses avantages : les graffitis sur lesquels la caméra s’attarde – et qu’on retrouve encore de nos jours –  portent le discours de la classe ouvrière, faute d’un autre espace où leur voix pourrait être entendue. De l’autre côté du spectre, « les intérieurs très chargés […] ont une histoire, témoignent des vies sclérosées » de ceux qui habitent le quartier. Après tout, « le cinéma a ce pouvoir-là d’habiter l’imaginaire de façon plus prégnante parce que c’est quelque chose qui est donné, alors que dans la littérature, […] on se pose un peu plus de questions, c’est moins de l’entertainment ».

Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette, à qui on doit aussi le film Le ring, est roman qui expose la face sombre d’Hochelaga. Barbeau-Lavalette y raconte le dur quotidien de trois jeunes défavorisés du quartier avec une plume haletante. Pourtant, l’oeuvre laisse Bordeleau perplexe : « De 2005 à 2008, tu as des oeuvres très nuancées qui sont parues sur le quartier et en 2010, on revient à des lieux communs, des stéréotypes qui sont une réalité – on ne s’en cachera pas – sauf que […] juste mettre le focus là-dessus, c’est passer par-dessus ce que c’est, Hochelaga ». Même son de cloche du côté du film Hochelaga, qui laisse entendre que le quartier ne se résume qu’à la vitalité de son milieu interlope.

Pour les amateurs de polars, sachez que le Vigilante Season de Peter Kirby prend place à Hochelaga. Malgré un fort ancrage référentiel, « Kirby s’amuse à remixer un peu certaines phases historiques du quartier » : des événements survenus il y a vingt ans se mêlent à d’autres plus récents, ce qui donne l’image d’un Hochelaga très sombre et corrompu. Enfin, quelques romans utilisent Hochelaga comme simple décor, notamment Hochelaga mon amour de Michel Legault, dont « le titre rappelle Hiroshima, mon amour de Duras… et l’écriture n’arrive pas à porter cet intertexte ». On pense aussi à Le manteau de la femme de l’Est de Danielle Roger, L’oeil de la nuit de Danielle Trussart et Le porphyre de la rue Dézéry de Colette Tougas

Hochelaga en poésie

Les oeuvres plus nuancées dont il est question un peu plus haut, c’est en poésie qu’on les retrouve. Homa sweet home de Patrick Lafontaine est un recueil complexe sur lequel Bordeleau a beaucoup de choses à dire. Il y a d’abord la position du poète, qui promène son chien et ramène des fragments du quartier dans son appartement, lieu d’énonciation. Il y a aussi le fleuve, « qui vient rythmer l’oeuvre, et pourtant quiconque reste dans le quartier sait qu’on n’a pas accès au fleuve; […] c’est à la fois le fleuve référentiel auquel on n’a pas accès mais aussi le fleuve de la parole qui essaie de suppléer en quelque part à cette volonté de dire. »

Homa sweet home, loin d’être une synthèse du quartier, est une « façon pour [Lafontaine] de s’approprier le quartier et d’essayer d’être le plus en phase avec cette voix-là d’Hochelaga. […] Ce devenir voix-là, chez Lafontaine, se solde finalement par un échec. Hochelaga, ce qui fait que c’est toi, c’est que tu n’as rien que j’espère. » Le quartier est donc un lieu où se développe la voix, le point de départ d’un dialogue, sans jamais se figer en une image finie.

Chez Marcel Labine, on retrouve cette volonté d’accéder à la parole par la ville et par le quartier de l’enfance, que ce soit dans Le pas gagné ou dans Le tombeau où nous courons. « [Labine] est allé dans son quartier d’enfance […] pour témoigner de la naissance d’une langue, de la volonté d’écrire. […] Ce n’était pas particulièrement noble de vouloir écrire dans un quartier ouvrier, donc il y a cette espèce de honte-là du vouloir écrire qui est présente dans Le tombeau où nous courons. » Ça donne lieu à une poésie de la déambulation, une poésie qui rend compte de la transformation des lieux qui peuplent les souvenirs d’enfance. Comme le résume bien Bordeleau, « dans le fond, c’est surtout ça la ville : un énorme travail sur les traces, sur la sédimentation de la mémoire, sur le passage du temps. »

Toujours du côté de la poésie, Hochelaga peuple entièrement L’Oeil au calendrier de Gabriel Landry, qui a marché systématiquement le quartier avec pour résultat ce recueil ludique de quelques 140 poèmes. Des traces, on en trouve aussi chez Frédéric Dumont avec Volière, ainsi qu’à la fin de la longue marche à travers Montréal que constitue L’Île de Stéphane D’Amour.

Enfin, du côté de la bande dessinée, c’est vers le web qu’il faut se tourner, notamment avec Étienne Homme qui met parfois en scène le quartier. Hochelaga est aussi la tête d’affiche de plusieurs nouvelles et d’autant de blogues sur la toile; on peut aussi le retrouver dans la pièce de théâtre Les morb(y)des de Sébastien David, qui a été montée l’année dernière et dont le texte est disponible chez Leméac. Elle a d’ailleurs été commentée par une collègue ici.

Dans le cas où, après cette avalanche de littérature hochelaguienne, vous cherchez encore quelque chose à vous mettre sous la dent, sachez que Benoit Bordeleau anime plusieurs blogues dont Hoche’élague, qui combine texte et photos, et que ses propres impressions sur le quartier ont été publiées sous le titre Au détour de l’habitude. Car si, pour plusieurs auteurs, Hochelaga est « le lieu de se construire un mythe, un lieu fondateur de soi qui pourra nous suivre toute notre vie », pour reprendre les termes de Bordeleau, il est aussi et surtout un quartier vivant, un pan de notre histoire, l’origine d’une pulsion littéraire significative.

– Chloé Leduc-Bélanger