Figure incontournable de la poésie contemporaine, Carole David a fait paraître, le mois dernier, un neuvième recueil de poésie intitulé L’année de ma disparition. Avec la plume tranchante qu’on lui connaît, elle explore l’absence, la sienne, celle des autres, qui ouvre des brèches dans le temps, des embranchements dans les vies. Les histoires qui en découlent se déroulent en parallèle, séparées et réunies dans la mémoire comme autant de rendez-vous manqués. Provoquer l’absence, l’accepter, l’adopter même, faire sienne la « blessure cousue à la main à l’arrière de sa tête / [qui] a suffi à la rendre invisible ». Car malgré les êtres qui l’entourent, la poète est seule : « je suis vanité, une chose à laquelle on renonce »; entre le rêve et les fantômes, elle se départit de ses morts, regarde filer les souvenirs, ses « dépouilles » dont personne ne veut mais qui la hantent.

Il y a dans les mots de David beaucoup de violence, mais aussi l’impuissance de celle qui n’arrive pas à changer le cours des événements. « Je viens de t’abattre à la sortie du motel. / Tu es demeuré vivant, mais vieilli »; premiers vers du recueil, ils affirment l’innocuité des actions de la poète. Elle n’en réclame pas moins la culpabilité, elle qui est « accusée de [s]es actes d’éclat » : « Ce qui apparaît sera retenu contre moi ». Et pourtant, incapables d’atteindre leur cible, les gestes sont toujours à recommencer, les coups passent à travers les corps intangibles, le passé ressurgit et fait s’animer les photographies d’antan. Si elle ne peut lutter, peut-elle alors fuir? « Il ne me reste qu’à prendre le maquis / en compagnie des fillettes guérillas aperçues en rêve / au centre d’une cathédrale. » Même sa disparition est une forme de résistance et tient plus du repli stratégique que de l’abandon.

Seule dans la foule : ainsi va la poète dans L’année de ma disparition. Les êtres qui peuplent le recueil surgissent de l’enfance, fragments de souvenirs, visions fugitives d’un monde en ruine, « Un charnier d’animaux de laboratoire près du ruisseau, / mes poèmes ont pris des formes extravagantes : / boxeurs ensanglantés, jeunes mortes ». Communauté humaine et animale qui l’accapare et exige des réponses, des actions dont elle se distancie. Près des jeunes filles et des « vierges suicidées », avec qui elle partage l’absence, la voix poétique, armée de « couteaux à steak », d’une « hache », d’une « scie ronde pour [s]’éventrer » procède au démembrement, apparaît tantôt en pièces, tantôt rapiécée, tantôt réservant le même sort à un « tu » inconnu : « tu attendais que je t’ouvre le crâne ». À la lecture du recueil, il semblerait que face à l’hostilité ambiante, la poète cherche à contrôler la violence, quitte à la semer elle-même.

Avec ses images percutantes et son parti pris pour la résistance, Carole David prouve une fois de plus que la révolte se conjugue au féminin et qu’elle est magnifique. Elle signe ici un recueil qui prolonge et approfondit les thèmes abordés tout au long de son œuvre – la ville, l’inhumain, les cassures des femmes, l’enfance. L’année de ma disparition rappelle également que si l’emprise sur le monde que la poète exerce se limite trop souvent aux mots, « tout ce que nous dansons nous appartient ». Ainsi, loin d’abandonner la partie, elle réaffirme le caractère inachevé et perfectible de toute œuvre, et invite à reprendre possession de nos moyens face à l’oppression. Il s’agit sans conteste d’une poésie inspirante, à laquelle on reviendra souvent.

Chloé Leduc-Bélanger

L’année de ma disparition, Carole David, Les Herbes rouges, 2015.