Simple hasard de la vie, mais douce ironie tout de même : le Salon du livre anarchiste se tenait le lendemain où la loi 78 était votée. Les défenseurs de la pensée anarchiste voient dans cette loi, qualifiée de « matraque », une autre preuve du caractère antidémocratique du régime actuel. Normand Baillargeon, intellectuel libertaire ayant entre autres écrit L’ordre moins le pouvoir, a d’ailleurs réagi en faisant un appel au carré noir. « Je le porterai pour me rappeler que je suis en deuil de la démocratie, pour dire à tous et à toutes ma tristesse devant ce qui ressemble désormais plus, et je pèse mes mots, à une association de malfaiteurs qu’à un Gouvernement* », a-t-il écrit dans son blogue pour le Voir. De nombreuses personnes portent depuis le carré noir, qui, faut-il le rappeler, symbolise également l’anarchisme.

C’est donc dans ce contexte politique qu’avait lieu le Salon du livre anarchiste de Montréal, où se rassemblaient des éditeurs, vendeurs, artistes et, bien sûr, des militants et intellectuels anarchistes. On pouvait y bouquiner, assister à des conférences, participer à des ateliers et visionner des films. Cette treizième édition de l’événement a été plus populaire que jamais. Davantage de promotion, fin de semaine ensoleillée, intérêt plus marqué pour l’anarchisme ou perte de la foi envers la démocratie? L’histoire ne le dit pas, mais on peut se réjouir que, pour une fois, le système de climatisation était fonctionnel. Malgré la foule compacte, on pouvait respirer dans les deux locaux qui accueillaient l’événement, le Centre d’éducation populaire de la Petite-Bourgogne et de St-Henri (CEDA) et le Centre culturel George-Vanier.

Ni Dieu, ni maître, ni exclusion

Comme l’indiquaient les feuillets d’informations distribués aux visiteurs, l’anarchisme rejette le gouvernement, la religion, le patronat, les frontières et les inégalités. Conséquents avec leurs principes, les organisateurs du Salon ont fait en sorte que l’événement soit le plus accessible et respectueux possible. L’entrée était donc gratuite, en plus d’être accessible aux fauteuils roulants. Un service de garde était offert gratuitement aux parents voulant assister aux ateliers ou aux projections. De plus, les comportements ou les discours discriminatoires (homophobes, sexistes, racistes, etc.) étaient strictement interdits, tout comme la consommation de drogues et d’alcool sur les lieux. Enfin, les visiteurs pouvaient bénéficier de la traduction de l’anglais vers le français (et vice-versa) lors des conférences et ateliers. Même la nourriture offerte montrait la volonté d’inclusion inhérente à l’événement : on trouvait des mets végétaliens et d’autres sans gluten. Autrement dit, le Salon du livre anarchiste allait plus loin que l’anarchisme de salon, en intégrant de façon concrète les préceptes anarchistes. Tout est dans tout.

Quelques trouvailles

Voici, en vrac, des découvertes intéressantes :

  1. La revue Hors d’œuvre, qui offre une réflexion critique riche et bien articulée sur les institutions et les mouvements québécois, entre autres. Elle est créé par un collectif du même nom, composé de personnes dites « révolutionnaires radicales » sur le plan tant théorique que pratique. (Intelligente et esthétique.)

  2. Le magazine La conspiration dépressionniste, qui publie des articles et des textes de création cyniques et critiques envers la société actuelle. Brillant et drôle.

  3. Le zine Les sorcières, créé par un collectif féministe radical, qui propose des réflexions critiques sur le patriarcat et le capitalisme. (Enflammé.)

  4. Le zine Plan Q, qui dénonce les différentes discriminations liées au genre, au corps et à la sexualité, et qui donne des moyens pour lutter contre ces exclusions. (Riche et pertinent.)

– Edith Paré-Roy

*http://voir.ca/normand-baillargeon/2012/05/18/je-porterai-a-present-un-carre-noir/