C’est sous la direction d’Éric Falardeau et de Simon Laperrière qu’a pris forme la véritable entreprise de colliger réflexions, analyses personnelle et critique, entrevues autour de la défunte émission Bleu Nuit, et même autour d’un certain cinéma érotique soft des années 1970 à aujourd’hui. L’objet de curiosité qu’est cette émission s’explique en partie par son caractère interdit pour les jeunes adolescents des années 1990-2000, il apparaît comme rite initiatique aux premiers pas vers la sexualité. Bleu Nuit, c’est aussi le symbole phare d’une époque de la télévision dite « populaire » mené par Guy Fournier, entre autres. De la consommation de matériel pornographique à l’expérience de scène X, un changement de paradigme est notable et le recours à l’analyse de Bleu Nuit est tout à fait pertinent pour illustrer et comprendre les phénomènes. C’est avec la collaboration de plus de vingt auteurs provenant de différents milieux que la publication Bleu Nuit. Histoire d’une cinéphilie nocturne, ouvrage singulier dans le paysage culturel, a vu lieu.

Pourquoi cette affection pour Bleu Nuit? L’effritement de la construction du désir dans la pornographie contemporaine explique en partie cela. À ce propos, j’aimerais revenir sur un passage qui me semble trouver écho dans tout l’ouvrage. Lors de l’entretien qu’a accordé Brigitte Lahaie à Simon Laperrière, cette vedette du X des années 1970, à qui est connu notamment pour On se calme et on boit frais à St-Tropez et La brigade des mœurs, souligne : « [Aujourd’hui], on passe directement à des scènes de sexe qui s’enchaînent et c’est un peu embêtant, parce que la pornographie aujourd’hui est principalement utilisée comme support masturbatoire, elle n’est plus utilisée comme support fantasmatique. C’est très ennuyeux, parce que ça limite encore plus la fantasmatique érotique de l’humain, et ça rend sa sexualité très pauvre, parce qu’il y a pas 36 000 choses qui donne une richesse à la sexualité, c’est le ludique, si l’on sait s’amuser dans sa sexualité, l’imaginaire, si l’on sait faire fonctionner son esprit, ou alors le sacré, si l’on sait donner du sens à sa sexualité. » Cette fantasmatique, arrimée avec la nostalgie des VHS, avec l’interdit et avec la découverte de la sexualité, confère aujourd’hui à la défunte Bleu Nuit l’aura d’une époque révolue, voire, comme le propose Alexandre Fontaine Rousseau, d’un folklore cinéphile de plus en plus lointain.

Sans remettre en question la pertinence de l’ouvrage, je me dois tout de même de souligner les certaines redites qui ponctuent ce dernier. À trop vouloir justifier l’importance du projet et à trop miser sur la pluralité des voix qui se répondent, l’hommage tombe, paradoxalement, un peu à plat. En d’autres termes, le lecteur reste sur son appétit. Quelques textes sortent du lot par leur caractère plus personnel ou par leur exclusivité, mais certains textes semblent être inclus pour insuffler un caractère imposant à l’ouvrage. C’en est un peu dommage. Néanmoins, il serait très dommage de passer à côté de ce travail impressionnant. Il saura assouvir avec intelligence les curieux, les nostalgiques… et les passionnés d’histoire, de sociologie et de cinéma.

Sylvie-Anne Boutin

Bleu Nuit. Histoire d’une cinéphilie nocturne, Éric Falardeau et Simon Laperrière (dir), Éditions Somme Toute, 2014.