« Penser aux philosophies créatrices de Sophie Calle et d’Annie Ernaux dans l’optique de l’artiste hors-la-loi, c’est sortir ces artistes des paradigmes de la victime et de la criminelle, deux modèles axés sur la loi », écrit Ania Wroblewski, dans son essai novateur récemment paru aux Presses de l’Université de Montréal. Les deux artistes ne sont donc ni victimes ni criminelles, dans une société contraignante qui tend à considérer les femmes comme devant être secourues, voire destinées à la mort, ou, inversement, anormales et criminelles. Pour réfléchir à leur statut hors-la-loi, il faut cependant passer par ces deux motifs – l’art étant souvent rapproché du crime. Le meurtre prend ainsi une importance dans la mesure où il peut abolir les frontières morales, et autres, pouvant brimer la création ou mettre un frein à la liberté d’expression. Par exemple, dans L’hôtel (1984) et dans L’usage de la photo (2005), en adoptant une esthétique de scène de crime, Sophie Calle et Annie Ernaux choisissent consciemment la subversion. L’auteure s’interroge à savoir quelles sont les spécificités d’une œuvre-crime : comment affronte-t-elle la censure, la loi patriarcale, par quels arguments est-elle jugée ?

Hors-la-loi : des créatrices autonomes

Une attention particulière est portée à la thématique du crime dans cet ouvrage, du crime en création, où il y a une volonté de définir la manière dont les artistes brisent les cadres imposés aux femmes, ainsi que l’indépendance, accompagnant leur processus de création. Wroblewski détaille la réception critique des artistes, la circulation de leurs œuvres dans la sphère publique, et leur participation assumée dans la construction de leur image. Dans l’optique de penser par rapport à quels discours Calle et Ernaux sont considérées comme des criminelles, elle dresse un portrait de la valorisation de l’intime en France après Mai 68 ; leur enquête sur la vie privée, leur regard au féminin, se distinguent des attentes du champ culturel du moment et transforment « la figure figée, écrouée, de la criminelle-créatrice en celle, plus libre, de la créatrice qui se veut autonome, imperméable ». À ce même regard s’ajoute leur déambulation dans la rue où les deux femmes se présentent comme de véritables flâneuses qui, par la marche devenue un moyen d’observation et un outil critique, transgressent les limites entre le privé et le public. Si elles maîtrisent le dehors, l’espace intime – le couple, le sexe et l’amour – est un autre lieu où elles dépassent les notions associées à la discrétion ; elles jouent à la victime, détournent l’image de l’amoureuse, tout en sachant qu’elles peuvent user de la souffrance laissée par les amants pour créer.

Privilégier le danger, assurer sa liberté

Au cours du dernier chapitre, les répercussions des œuvres de Calle et d’Ernaux sont étudiées, de même que les propres explications qu’elles donnent au public afin de contextualiser leurs projets. « Il y a une chose que je sais par-dessus tout », affirme Annie Ernaux dans son livre Se perdre, « c’est que je ne peux qu’écrire dangereusement. Hors de là, il n’y a rien pour moi » dans un univers où l’art transcende les choses, et même la loi. Ania Wroblewski décrit l’artiste hors-la-loi comme celle qui refuse de se soumettre aux stéréotypes, celle qui privilégie les ouvertures plutôt que les réalités matérielles, celle qui décide d’emprunter un chemin qu’elle construit, sans se soumettre aux autorités, excepté quand cela lui convient : « l’artiste hors-la-loi est l’incarnation même de l’émancipation et de l’autonomie créatrice »; son art ne tue pas, mais il lui assure une liberté. Cet essai soigné, savant, qui se lance sur les pistes volontairement laissées de Sophie Calle et d’Annie Ernaux, nécessite une lecture méticuleuse, à la hauteur de son écriture, une lecture que d’ailleurs nous vous recommandons.

Vanessa Courville

La vie des autres. Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes hors-la-loi, Les Presses de l’Université de Montréal, 2016.