Il suffit d’un rêve étrange pour convaincre Yŏnghye d’adopter le régime végétarien. D’abord outré de ce qu’elle fait subir à leur famille, son mari devient de plus en plus inquiet à mesure que la jeune femme perd du poids. Rien ni personne n’arrive pourtant à la raisonner; mystérieuse, inflexible, Yŏnghye avance méthodiquement vers son but : devenir végétale. C’est sur cette idée que se construit le roman La végétarienne de la coréenne Han Kang, qui paraît cet été aux éditions Le serpent à plumes. Si le propos peut paraître comique ou même léger, il n’en est rien : La végétarienne recèle de scènes troublantes, mais également d’images d’une grande beauté.

Narrée successivement par le mari, le beau-frère et la sœur de la protagoniste, l’histoire se déroule sur plusieurs années et suit Yŏnghye à mesure qu’elle s’enfonce dans la folie. Car il n’est pas question ici de spécisme, de choix santé ou même d’écologie : les raisons qui poussent Yŏnghye à délaisser les aliments provenant des animaux n’ont à voir qu’avec l’expression d’une singularité que la société dans laquelle elle vit lui interdit. Son destin de femme et d’épouse est de tenir maison, d’être jolie pour son mari et de l’accompagner dans les événements mondains qui jalonnent sa carrière. On ne connaît pas d’ambition ni de vie sociale à cette femme réservée; il faut dire que de tout le roman, le lecteur n’a jamais accès à son point de vue, sauf lors des passages où elle narre ce rêve qui a déclenché sa monomanie. Plus tard, lorsque sa sœur prendra le relais, on comprendra toute l’ampleur de l’effacement et de la soumission des femmes, ce qui viendra mettre en perspective la rébellion passive de Yŏnghye.

L’émancipation n’est cependant pas de tout repos, pour le personnage comme pour le lecteur. Entre le sang qui gicle et les viols conjugaux, il faut avoir le cœur solide pour suivre Yŏnghye jusqu’au bout de son périple. Le résultat de la superposition d’images violentes et de descriptions vivantes est une atmosphère inquiétante, entre l’onirique et le drame. L’écriture simple mais précise de l’auteure y est pour beaucoup, malgré les inélégances attribuables à la traduction. Après tout, le livre s’appelle La végétarienne, alors qu’il s’agit en fait d’un régime végétalien (ou vegan pour les anglophiles). Les trois sections marquent trois moments-clés dans l’histoire de Yŏnghye, entre lesquels la narration est rompue; pour combler ces sauts temporels, les narrateurs puisent dans leurs souvenirs et relatent par fragments les actions qui permettent de comprendre l’histoire. Or les temps de verbes s’emmêlent et sèment parfois la confusion; on ne sait alors plus si on est dans le passé récent ou ancien, si l’état de Yŏnghye s’aggrave ou s’améliore.

Drôle de maladie que celle de Yŏnghye. Pourquoi devenir une plante? Pourquoi fuir en s’enracinant? La volonté de la jeune femme, qu’on devine tout de même prédisposée à foncer à cause d’une enfance difficile, semble à toute épreuve. Contrairement aux autres personnages, elle a l’audace de s’affirmer et de sortir du rôle strict où elle se trouvait confinée. Mais à son contact et sous l’effet d’étranges rêves, son beau-frère et sa sœur remettront également leur vie en question, signe que l’ouverture est possible pour qui veut bien prendre le temps de s’y attarder. Entre la fable et la tragédie (pour son côté inexorable), La végétarienne de Han Kang est un roman déstabilisant, à la fois original et inégal, et surtout porté par une réflexion plus profonde qu’il n’y paraît de prime abord.

Chloé Leduc-Bélanger

La végétarienne, Han Kang, Le serpent à plumes, 2015.