Quels drames se cachent sous la surface du quotidien? C’est la question que pose Julie Bruck avec son dernier recueil La singerie, dont la traduction est de William S. Messier. Avec une poésie narrative et sans prétention, l’auteure expose les rituels qu’elle observe autour d’elle et qui lient les gens entre eux au-delà des mots. Les relations familiales prédominent ces instantanés qui forment tout autant de poèmes, mais le regard de la poète se pose aussi sur des inconnus, des voisins, des passants, cherchant toujours à capter l’essence de la cohésion entre les individus.

La mort est un thème qui transcende le recueil: l’évocation d’une tuerie, du suicide d’un proche, de la perte d’un enfant sont autant de raisons pour l’auteure d’écrire sa crainte des adieux définitifs. Ainsi, elle s’attarde aux détails, aux gestes qui permettent de reconnaître l’humanité chez l’autre ou au contraire, de déceler les signes avant-coureurs du drame. Ce combat quotidien pour connaître l’autre, bien qu’il puisse souvent être porteur de tristesse, est aussi associé au bonheur, et en particulier lorsque l’auteure évoque les enfants et leur propre monde de découvertes. La plume se teinte alors d’une joie de vivre, voire d’un humour qui éclaire ces tableaux arrachés à l’instant présent qui ne sont beaux que parce qu’on les sait fugaces.

Néanmoins, le regard que propose Bruck dans La singerie tient beaucoup plus de l’éclairage que de la lumière. Et c’est bien ce qui manque à ce recueil : l’étincelle qui jaillit pour illuminer le lecteur dans sa propre perception du monde qui l’entoure. Car si ces poèmes parlent de ce que les gens montrent et de ce qu’ils cachent derrière la façade du quotidien, cette compassion pour leur pudeur reste prisonnière des mots et ne sait se communiquer au lecteur. La poésie doit montrer mais aussi faire ressentir; or cette transmission de l’émotion est coupée par la distance du regard. L’observation est fine et précise mais les mots n’émeuvent pas et seront par conséquents oubliés sitôt le recueil refermé.

– Chloé Leduc-Bélanger

La singerie, Julie Bruck, trad. par William S. Messier, Triptyque, 2013.