Parfois l’été, je sombre dans une nostalgie désolante repensant à mes étés d’autrefois où rien ne pouvait arriver, rien de mal du moins. L’été, c’est fait pour jouer, c’est bien connu. L’été, c’est la saison des amitiés. En vieillissant, on oublie parfois ce don de jouer, ce don de l’amitié profonde. On planifie ses vacances comme une corvée, comme une chose à faire plutôt qu’une chose à profiter, on s’identifie à l’amour, on cherche l’amour. Pffff.

Je me promenais à la COOP de l’UQAM et la couverture du livre Reine, de Françoise de Luca, m’a attirée. J’ai lu le résumé et… il me fallait ce livre! Pourquoi? Parce que j’avais oublié. J’avais oublié l’amitié. Oh! Pas que j’oublie mes amis présents, mais j’avais oublié à quel point l’amitié tissée à l’enfance était sincère, tumultueuse, mais enracinée.

La plume intime et manifeste de l’auteure nous transporte à l’intérieur de trois souffles, trois chapitres, soutenus comme un cri en échos éternels. Pas d’expiration. On inspire ce don de soi en totalité, un abandon à l’amitié à la fois essentielle et intrépide. Une amitié qui a pris naissance à l’enfance, entre deux solitudes, deux fillettes aux opposés, mais qui s’emboitent tel un porte-clés « best friends forever ». Une amitié qui allait s’émanciper jusqu’à la mort.

Reine relate l’amitié entre la narratrice et Marie-Reine. Obnubilée par Reine, la narratrice se fait quasi ombre. D’ailleurs, je n’ai pas souvenir du prénom de ce personnage, pas plus que je n’ai réussi à le trouver après recherche au fil des pages.

L’emphase de l’histoire est sur Reine, jeune fille pleine de vie, pleine de couleurs, qui illumine une pièce lorsqu’elle y entre, parce que rien n’est ordinaire lorsqu’elle est là. La narratrice laisse largement place à ses descriptions subjectives de Reine, ses émotions face à elle, face à l’amitié, aux incertitudes, au silence des années, aux couleurs qui s’effritent et qui rendent amers les souvenirs.

« Dans l’appartement de nos dix-huit ans, allongée sur le lit, je te regarderai aller et venir, spectatrice inconditionnelle au théâtre de ta vie. Dans l’appartement de tes parents, où le soleil entre de biais, tu es cette fille superbe que rien n’effraie. »

Lorsque l’admiration pour l’autre déteint, l’amitié se meurt. L’autre n’est qu’ombre de soi-même et l’émerveillement s’assombri. L’autre n’est alors qu’autre.

Fascination

La narratrice est fascinée par Reine. Ensemble, elles ne sont plus seules et rien ne les effraie. Les années passent et leur amitié laisse place à certaines amours. D’autres passions, d’autres rêves les séparent. Reine perd ses couleurs, Reine cède sa place aux pions de sa vie : Luc et Mathias. Luc aime Reine, Reine aime Mathias. Amours toxiques. La limite est mince entre l’amour et l’amitié. Voir l’autre comme un double de soi qu’on aime ou qu’on déteste. Reine ne posait pas de question. Elle parlait ou écoutait. Elle faisait de plus en plus d’ombre à elle-même.

« Je me suis enfuie, je t’ai laissé là. Je n’ai pas eu le cœur de te revoir. Je n’ai pas voulu savoir ce que tu devenais. Je me sentais coupable, mais je t’en voulais aussi. Je me sentais coupable de t’abandonner à une vie qui n’en était plus une. Je t’en voulais de m’avoir forcée à cet abandon, de ne pas me suivre, de ne pas essayer de t’ouvrir, d’ouvrir les yeux sur le monde et de tenter d’y trouver ta place. Je t’en voulais de ne rien vouloir. »

Enchaînée à Mathias, Reine lui donne toute la liberté, toute la place, toute la splendeur, oubliant sa propre lumière. Cet amour la brimera durant toute sa vie. La narratrice s’éloignera donc de Reine pour avoir une vie qui lui appartient. Reine devient monotone, sans éclat, et elle lui en veut d’être ainsi. Besoin de couper le cordon, la tristesse de Reine l’accable, son rire la déstabilise.

« Les années qui viendraient seraient vierges de toi »

Elle a tenté de l’oublier par d’autres amitiés. Rien ne l’a égalée. Rien ne pouvait effacer ce lien, pas même toute la volonté du monde. Elles se sont fait guerres, elles étaient liées par la paix.

« C’est la nostalgie de ce lien que nous n’avions pas qui paradoxalement me faisait revenir. Quand tu n’étais pas là, je rêvais. Je te prêtais un visage qui n’était pas le tien. Il me suffisait de te revoir pour tomber de haut. Tu n’avais rien vu, rien lu, rien appris. Tu étais restée là où je t’avais laissée, immobile et perdue. Tu ne pouvais parler que du passé, tu ne voulais revenir qu’au passé. »

Des lettres retrouvées au grenier révèlent qu’au fond, à sa manière, Reine lui disait tout, lui demandait tout. Parfois, on ne se rend pas compte à quel point l’autre nous aime, parce que son amitié diffère dans son mode d’expression. On ne comprend pas que l’autre ne voit pas sa déchéance. On n’arrive plus à communiquer.

« De toi, je ne voulus plus entendre parler. Tu étais retournée à ta vie condamnée, c’était ton choix, du moins le voyais-je ainsi. […] Il fut un temps où j’avais cru tout savoir, où j’étais bardée de certitudes. Je n’imaginais pas qu’un jour j’allais moi aussi me laisser déposséder de moi-même, que je décevrais les gens que j’aimais, que j’en souffrirais sans rien pouvoir y changer. J’apprenais qu’on pouvait ne plus avoir de repères, que tout autour de soi pouvait devenir friable. […] c’est à toi que je pensais, c’est toi qui me revenais […] C’était un lien, c’était une racine. Alors, j’ai voulu écrire notre histoire, j’ai voulu la revivre, m’y bercer. »

Comme un phare, Reine est là, sans un mot, aux aguets. Elle vit sur des moments fragiles, elle qui espérait un avenir rocambolesque parce que tout était possible. L’auteure rend grâce à la ferveur amicale tout comme aux émotions non dites; la peur, la désolation, la tristesse, le manque. On suit le cours de l’histoire narrée en retenant notre respiration, sans jamais pouvoir reposer le livre.

« J’ai cru en tout ce qu’il était possible de croire. J’ai cru au destin, aux chansons de Piaf, à l’amour qui ne se perd jamais. J’ai cru en Dieu, j’ai cru que Dieu réunissait ceux qui s’aiment. J’ai cru au retour de notre amitié. »

Croire malgré tout

« Et comme tu te taisais, que tu voulais que je parle encore, je t’ai dit qu’au moment où j’avais retrouvé ton nom à côté d’une adresse et d’un numéro de téléphone, j’essayais d’écrire notre histoire et puis que je n’avais pas pu l’écrire. Que je croyais à ce moment-là que je ne pouvais pas l’écrire parce que je manquais encore de recul, mais je savais maintenant que je n’avais pas pu l’écrire pace qu’elle n’était pas finie. »

Une amitié inconditionnelle malgré les séparations douloureuses, malgré le temps qui peut détruire, malgré la vie qui n’en fait qu’à sa tête très souvent. L’auteure Françoise de Luca rend le récit si vivant, si vrai, qu’on se meurt en même temps que Reine, qu’on vit au même rythme que la narratrice. Un roman tout en profondeur et en intensité. Une si belle écriture qui nous rend fragile face à la suite anticipée.

Mes hommages, madame de Luca, car vous êtes grande écrivaine et femme de cœur pour écrire ainsi. Vous donnez goût à la vie, à la foi, à ce qu’il y a de plus grand que nous en toute croyance. Merci.

Élizabeth Bigras-Ouimet

Reine, Françoise de Luca, Marchand de feuilles, 2015.