Crédits: Stéphane Desmeules. Modèle: Phylactère, assistante: Laetitia Petitjean

J’ai rencontré Phylactère un soir de septembre au Piranha bar sur Sainte-Catherine Ouest dans une soirée artistique multidisciplinaire délicieusement délurée.

Pendant l’exposition d’arts visuels, le show de dirty folk et une obscure prestation de danse burlesque, mes yeux se sont rivés sur cette curieuse demoiselle qui dansait sans arrêt en répandant cérémonieusement des cendres autour d’elle. Comme prise d’une transe mystique, elle ondulait son corps à moitié nu depuis des heures, sans aucune pudeur, pour les spectateurs et quelques peintres qui faisaient son portrait.

D’origine française, Phylactère a quitté l’Europe pour partir seule à New York à l’âge de 19 ans. Elle s’est ensuite s’installée à Montréal pour faire des études en anthropologie. Avec le temps, sa fascination pour l’être humain s’est combinée à sa passion pour l’art et le corps.

En octobre dernier, Phylactère a ouvert sa propre agence de prestations multidisciplinaires. Elle propose des ateliers de création dans son studio. Elle organise des sessions thématiques pour photographes, donne des cours d’entrainement corporel pour modèles, des séminaires de yoga cachemirien et invite des intervenants d’horizons multiples (théâtre, danse Butoh) à offrir leurs connaissances. Ses cours sont ouverts à tous ceux qui souhaitent travailler sur l’exploration et l’expression corporelle.

Bien plus que de simples cours, les ateliers de Phylactère sont empreints d’une philosophie du mouvement, du corps et du ressenti profondément lié à notre propre personne. Elle me révèle les secrets de son art en entrevue.

Ce que tu fais dépasse la danse. Quelle forme d’art pratiques-tu exactement?

L’art que je pratique est celui du mouvement. J’appelle cela « modèle artistique » pour le différencier du « modèle style magazine », où seule la plastique importe et pour lequel le caractère s’efface devant le vêtement ou le bijou. Pour le modèle artistique, c’est la ligne, le mouvement et l’émotion qui priment. Ma technique met l’emphase sur ces éléments. Donc je me sers de cet art pour poser pour des artistes, mais aussi pour faire de la performance pure.

J’ai construit cette « pratique » avec toutes les disciplines qui m’ont été rendues accessibles tout au long de mon cheminement. Je les ai transposées pour enrichir mon travail avec les artistes : dessinateurs, peintres, sculpteurs, bédéiste, storyborder, mat-painters, illustrateurs et photographes. Dans cette pratique, on apprend à rester immobile, tout en construisant mouvement et dynamique dans le corps.

Pour rendre mon travail vivant, je me suis inspirée du cirque, de la danse, des arts martiaux et du théâtre corporel. J’ai appris à travailler avec l’espace, à sentir la lumière, tout en offrant aux artistes des lignes graphiques et un personnage vivant dans mes poses.

Quant à la performance, elle découle naturellement de mon travail. Poser c’est déjà bouger, parce que tu passes d’une pose à l’autre très lentement, mais toujours dans un mouvement continu et organique. Pour la performance, il suffit juste d’accélérer la cadence. C’est d’ailleurs pour cela que, lors d’une performance, je bouge souvent très lentement. Je travaille avec les muscles stabilisateurs et je joue avec des suspens soudains au milieu d’un mouvement.

Que proposes-tu à tes élèves d’apprendre dans tes ateliers?

En ce qui concerne les ateliers du corps, je pense que le cœur de la proposition principale est le senti. C’est pour cela que le cours s’adresse autant aux personnes voulant devenir modèles, que pour n’importe quel « explorateur » artistique. Le senti est accessible à tout le monde. Une pose sentie est une pose vivante. Un mouvement senti est un mouvement qui raconte une histoire. C’est la même chose pour les artistes visuels et photographes, sauf que l’on parle plutôt de regard : comment regarder autrement, comment remettre en question les clichés en prenant conscience de nos biais culturels et représentations d’un corps ou d’un genre. C’est très anthropologique comme approche, mais transposé dans l’art.

Je n’apprends rien de concret à mes élèves. Je leur fais plutôt explorer. Je tente de stimuler chez eux le lâcher-prise mental pour que ce senti puisse émerger et qu’ils découvrent leur créativité propre.

Cela implique aussi de se rendre compte de ce qui nous met mal à l’aise : certaines parties du corps, certaines représentations ou émotions. J’encourage beaucoup mes élèves à questionner l’image en les faisant sortir de leur zone de confort. C’est important de comprendre qu’il ne faut pas s’en vouloir lorsqu’une émotion « négative » survient. Au contraire, il faut travailler avec ces choses-là, comme un combustible de création à part entière. Si je suis triste ou en colère une journée, plutôt que de la cacher, c’est avec cette émotion-là que je vais créer et c’est elle qui va rendre ma pose vivante et qui va faire jaillir de moi des mouvements que je n’avais jamais faits au par avant.

En fait, ce que je leur apprends, c’est de ne pas tricher avec eux-mêmes. Dans notre société, on a tendance à construire une devanture de nous-mêmes et tous nos rapports reposent sur une image : je suis bien, je suis beau, je suis stable, je suis en contrôle. Alors tout ce qui en déroge (l’« humain » en somme) fait peur, et on tente de le cacher. Le modèle artistique est celui qui, au contraire, travaille avec tout cela. C’est ce qui rend chaque session de pose ou de performance vivante et pleine.

Tu performes dans quels genres de soirées ou d’évènements?

Pour moi la performance est quelque chose de nouveau. Pour l’instant les performances que j’ai faites n’étaient que dans le cadre d’exposition d’œuvres artistiques, de dessin en direct ou encore de vernissage. La semaine passée j’ai fait ma première performance en duo avec Julie Laurin, une artiste incroyable avec qui je travaille et échange beaucoup depuis le début de cette année. Nous avons réalisé une pièce de 10 minutes que nous avons proposée à un cabaret d’Ottawa et nous espérons bientôt la présenter à Montréal.

J’aime travailler avec des artistes engagés, non conventionnels et qui ont une réflexion particulière. Avec Damian Siqueiros, c’est beaucoup un questionnement sur la sexualité et sur les genres. Travailler ensemble demande une exigence au millimètre près et nos sessions de photo sont proches de la performance. Avec Julie, c’est de l’exploration à l’état pur, on sort ce qui nous vient. Dans notre performance on visite la question de l’Art, du beau, du laid, de la joie, de l’amour, du dégout et de la haine. À la fin de la prestation, je suis nue, couverte d’argile, et elle a le visage transfiguré par la terre comme un monstre. Ma démarche personnelle et mes collaborations sont celles du questionnement, et le public doit être prêt à cela. Un public qui ne cherche que de la beauté plastique sans signification, pour se conforter dans une image lisse et sans débordement, ça ne m’intéresse pas.

Comment gères-tu le fait de danser parfois un peu dénudé devant des spectateurs? Qu’est ce que la part du nu apporte à la performance?

Le nu est mon médium parmi d’autres. Pour moi cela vient tout simplement de mon travail de modèle vivant que j’ai commencé à l’âge de 19 ans. Je me suis familiarisée avec un corps « habillé de nu » comme je l’appelle. Le regard des artistes sur un corps nu est quelque chose de magique, c’est une véritable école du regard : ils ne voient que des masses, des jeux d’ombre et de lumières, et des lignes dans l’espace. L’émotion et la présence sont les éléments qui priment sur la plastique. Un beau corps ne fera pas forcément un beau modèle. Beaucoup de personnes mal à l’aise dans leur corps ayant posé pour des artistes racontent que ce nouveau regard les libère.

Pour les performances c’est différent, parce que le regard est celui d’un spectateur. Alors que l’artiste participe, le spectateur est voyeur. Parfois, ce regard est beaucoup plus intrusif. C’est pour cela qu’éventuellement je ne performe que partiellement nue, encore plus si je sais que je suis amenée à bouger pour deux heures de temps, en faisant du mouvement spontané et improvisé.

Dans le cas du spectacle que nous avons monté avec Julie, par exemple, je suis totalement nue. La nudité ici à sa place au niveau symbolique. Quand j’enseigne aux photographes artistiques le travail du nu, je leur demande toujours : pourquoi le nu? Quel style choisissez-vous et que voulez-vous dire avec cela? Le nu peut signifier beaucoup de choses. Il faut toujours savoir pourquoi on décide de l’utiliser et dans quelle situation. Je suis aussi anthropologue, je me suis intéressée à l’anthropologie du corps… le corps est à la fois universel et hautement culturel dans sa représentation et dans les préjugés qu’il véhicule. Je m’interroge beaucoup sur la nudité, et chaque jour j’en découvre de nouvelles subtilités.

Pour moi, quand je travaille en performance, le nu est une forme symbolique de « il ne me reste plus rien, ce que je vous livre ici est mon monde, sans artifice ». Je veux toucher les gens. Le beau plastique ne m’intéresse pas, parce qu’il ne résonne pas dans l’âme. Quand je performe, je rentre dans mon intimité, ce qui permet au spectateur aussi de rentrer dans la sienne. Si je vis une émotion, le spectateur va la vivre avec moi.

Je veux aussi déranger et bousculer les préjugés en montrant le corps autrement. Le nu est dans la majorité des cas associé à la sexualité, parce que les gens n’ont jamais eu la chance de connaitre autre chose. Une sexualité cachée et tabou est une nudité honteuse et culpabilisée. Dans mon travail, c’est cela que je veux montrer : un corps qui vit, un corps simple qui respire et dont le mouvement est porté par cette respiration. Et surtout, un corps qui ressent. Je veux faire rentrer les gens dans leur propre viscéralité.

Un jour, après une performance, quelqu’un m’a dit : « c’était tellement intime que ça en était presque dérangeant de vous regarder ». J’avais gagné mon pari, car la personne avait senti quelque chose. À travers la performance, c’est cette personne elle-même qui s’est rencontrée. Lorsque je bouge, je ne suis plus moi en tant que personne. C’est un archétype universel qui se manifeste et la nudité aussi en est un.

J’ai tout appris sur le moment, au retour de mes « voyages » immobiles. J’ai souvent l’impression que je me regarde de l’extérieur lorsque je pose ou que je performe. Ce qui se passe sur la scène me dépasse et ne semble pas m’appartenir.

Propos recueillis par Roxane Chouinard