Il est de ces livres qu’on sait qu’on va adorer dès qu’on en parcourt les premières lignes. Le nénuphar et l’araignée de Claire Legendre fait partie de ceux-ci. Dans ce petit livre mi-essai, mi-récit de tout juste 100 pages, Legendre nous entraîne au cœur des mécanismes qui régissent ses peurs, qu’elles soient fondées ou qu’elles relèvent de l’hypocondrie. Peur de mourir, mais également peur de l’avion, de l’abandon, de la maladie, de l’amour et, évidemment, peur des araignées. À ce sujet, elle dit : « ce qui est infâme dans l’araignée, c’est qu’elle était là, tandis qu’on se croyait seul. On se croyait en sécurité lové dans son lit, ou l’esprit vagabondant librement entre les quatre murs du bureau, et voilà que cette chienne d’araignée vous lorgnait d’un œil malicieux, comme une webcam bien planquée elle s’était introduite dans votre intimité et vous l’ignoriez ». Le ton est donné.

Métaphore de l’intrusion, l’araignée s’invite sans frapper à la porte, exposant par le fait même les failles du périmètre de sécurité. Or, se faire prendre la garde baissée, voilà ce qui terrifie Legendre. Ainsi, pour elle, l’hypocondrie est une façon de prévoir toutes les maladies, d’envisager tous les scénarios pour ne pas « être colonisé en ignorant qu’on l’est ». L’hypocondriaque veut pouvoir s’exclamer : « Je le savais! » lorsqu’enfin le danger se concrétise, et passer pour un prophète (ou bien un paranoïaque). La relation d’amour-haine qu’entretient l’auteure avec la cigarette abonde dans le même sens : tout en sachant que celle-ci est nocive, au moins est-elle une menace décidée, une menace assumée, bref une prise de contrôle sur le péril.

Rarement ai-je lu une analyse aussi fine de ce qui nous pousse à nourrir toutes ces petites peurs absurdes qui nous étouffent. Décortiquées sous plusieurs angles – psychologique, physiologique, social – ces peurs révèlent sous la plume de Legendre la logique tordue qui nous les rend indispensables. Mais le livre ne fait pas qu’être pertinent; il est également porté par une écriture rythmée, parfaitement balancée entre l’angoisse et le cynisme, la désinvolture et le sentiment de vulnérabilité.

Bien sûr, le spectre de la maladie n’est pas la seule source de tourments. On effleure au passage une histoire d’amour, cet autre mal qui envahit le corps et torture les entrailles. Entre la République tchèque et Montréal, l’auteure nous fait part de son appréhension tous azimuts et de sa volonté de ne s’embarquer dans aucune relation pour n’avoir rien à perdre. Après tout, qui ne s’est pas déjà dit, après une rupture difficile, « l’amour, plus jamais! »?

Et si, au final, l’auteure avait peut-être raison de se méfier de son corps et des trahisons de celui-ci, elle admet tout de même que son destin est bien plus lié avec le fatalisme qu’avec la maladie. La réflexion qui sous-tend Le nénuphar et l’araignée est brillante, portée par une langue affirmée qui fait mouche. Un livre intelligent qui parlera à tous, petits ou grands peureux.

Chloé Leduc-Bélanger

Le nénuphar et l’araignée, Claire Legendre, Les Allusifs, 2015.