Crédit photo : Philippe Latour

Après son succès de la saison dernière, le texte de Rachel Graton, La nuit du 4 au 5, nous revient pour quelques soirs au CTD’A. Première pièce de son autrice-actrice, l’œuvre a jailli d’un événement autobiographique sur lequel elle préfère ne pas revenir publiquement, mais qu’elle explore abondamment sur la page. a pièce devient donc une extrapolation de cet événement, analysé à travers les points de vue de la « victime », de ses voisins, des policiers, des médecins, des parents, bref du reste des membres de la société.

Si l’écriture chorale au théâtre peut facilement tomber dans le simple procédé fleuri qui donnera du rythme à de trop longs textes descriptifs, on peut dire que son utilisation ici, dépasse la forme pour entretenir le fond, transformant l’anecdotique, le fait divers arrivé à une malchanceuse, en problème social. Même si la pièce a été écrite avant le mouvement #metoo, son thème s’inscrit tout à fait dans l’air du temps en ce qu’il dénonce la violence faite aux femmes, certes, mais plus particulièrement la peur liée au sexe féminin. Cette peur qui empêche de se promener tard dans la nuit en toute légèreté, celle qui fait calculer le potentiel prédateur de chaque homme croisé au détour d’un bar, d’une rue.

Décortiqué en cinq voix (Geneviève Boivin-Roussy, Louise Cardinal, Johanne Haberlin, Simon Landry-Désy et Alexis Lefebvre), le récit est relaté de façon froide. Ici, on dissèque un traumatisme avec une certaine distance, qui permet de scruter la machine sociale qui se met en branle lorsqu’un tel événement se produit. Une machine alimentée par la bonne volonté, la solidarité, le jugement, l’appropriation et l’indifférence.

La plume de Graton est à son plus percutant lorsqu’elle s’interroge sur ce qui est attendu d’une victime. Prenons, par exemple, le monologue rendu sarcastiquement par Alexis Lefebvre, dans lequel il fait la description de «cette fille-là», cette victime traumatisée qu’est devenue la jeune fille. Cet extrait n’est pas sans rappeler les idées de Virginie Despentes sur la culture du viol et le traitement qu’elle réserve aux femmes ayant subies des agressions, leurs dictant ce qu’une réaction normale devrait être.

Pour mettre cet univers choral en scène, Claude Poissant a usé des couleurs qu’on lui connaît. Encore une fois, il refuse de camper sa proposition dans un lieu précis, laissant la rue, l’hôpital, le poste de police s’incarner à travers la simplicité de la scénographie de Max-Otto Fauteux (une passerelle) qui sera animée des éclairages de Renaud Pettigrew et appuyée de l’aura sonore de Frédéric Auger. Les acteurs seront plus souvent qu’autrement face public, isolés dans leur texte, limitant les interactions. Si cette idée a l’avantage de ne pas se mettre en travers du texte, elle alourdit un sujet déjà difficile. On est dans une mise en scène froide, propre, presque aseptisée, afin de procéder à l’analyse des faits, une mise en scène qui semble démunie lorsque vient le temps de faire l’anatomie du ressenti.

Rachel Graton nous offre une première pièce maîtrisée, une voix d’autrice assumée et un courage artistique très fort, même si on aurait pu souhaiter qu’elle s’attaque plus sauvagement aux enjeux sociaux qu’elle effleure ici. Toujours en résidence au CTD’A, elle présentera sa prochaine pièce 21, qui sera mise-en-scène par Alexia Bürger, au printemps prochain.

Rose Normandin

La nuit du 4 au 5 est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 11 au 21 décembre 2018. Pour tous les détails, c’est ici.

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