C’est pourquoi on a tant de problèmes à faire durer nos relations. Parce qu’on ne laisse jamais personne entrer assez profondément dans notre intimité pour véritablement comprendre.

-Crystal Pite (Traduction : Marie-Hélène Julien)

Entre drame et humour, violence et passion, The You Show est un surprenant regard sur les relations humaines. Après son succès lors du Festival TransAmériques l’année dernière, le spectacle de la compagnie Kidd Pivot Frankfurt Rm, chorégraphié par Crystal Pite, revient pour une deuxième fois à Montréal à l’Agora de la Danse du 21 au 24 mars. Je dois avouer que mes attentes étaient hautes à la vue de ce spectacle.

Présenté en quatre parties A Picture of You Falling, The Other You, Das Glashaus et A Picture of You Flying, The You Show laisse planer une intrigue quant à l’aboutissement de la pièce. Dès le premier duo, formé de Peter Chu –extraordinaire- et Anne Plamondon, la dynamique à la fois éclatée et sensible de la création est installée. Le premier contact entre les deux danseurs m’a rappelé le style de Wong Kar-Wai dans Chungking Express, où les personnages se rencontrent et en un moment, tout chavire. C’est un peu le même principe chez Pite lorsque les danseurs se croisent. Un espace nouveau s’installe, comme un souvenir. Le spectateur se laisse alors mené par son interprétation de ces images dansées.

Crédit: Michael Slobodian

L’espace épuré et la position de l’éclairage permettent de créer des espaces distincts où le danseur voyage parfois même à notre insu. En effet, à quelques moments, les lumières s’éteignent et les danseurs prennent une position différente ou se déplacent sans qu’on puisse apercevoir quoi que se soit. Toutefois, cet éclairage m’a quelque peu dérangé. Personnellement, j’aurais préféré me concentrer uniquement sur les danseurs et non sur les éléments techniques.

Sous un autre angle, j’ai trouvé la narration du texte, écrit par la chorégraphe elle-même, trop littérale. L’idée derrière la création de Pite est de permettre au spectateur de s’identifier aux danseurs d’où le titre The You Show. Toutefois, je crois que l’univers dans lequel nous transportent les danseurs, à lui seul, évoque avec justesse les thèmes du spectacle. Heureusement, cette narration n’est présente que dans le premier volet et se verra améliorée dans le volet final.

Suit alors le deuxième duo, qui m’a rappelé la pièce En attendant Godot de Beckett par son côté absurde et répétitif, ainsi que parl’incarnation des danseurs -l’un en chien l’autre en maître-, rôles interchangeables qui témoignant du désir de contrôle entre les personnages. Ce second volet présente un homme et son alter ego se disputant le pouvoir, tous deux se transformant et prenant différentes positions expressives dans l’espace, rappelant les peintres expressionnistes allemand d’après-guerre tels Egon Schiele et Otto Dix. L’influence allemande est palpable: on ne s’étonne pas de savoir que Crystal Pite et sa compagnie aient une résidence au Künstlerhaus Mousonturm à Francfort depuis 2010.

Après l’entracte, c’est un retour en force d’un troisième duo magnifiquement interprété par Yannick Matthon et Cindy Salgado. Cette fois, l’éclairage s’uni de plus en plus à la performance et la musique originale devient assourdissante. La violence est palpable entre les deux interprètes et l’idée d’une confrontation héroïque m’est venue à l’esprit. Les danseurs se forment une armure imaginaire et s’affrontent brusquement, crient silencieusement et c’est cette émotion retenue qui captive le spectateur du début à la fin. Les mouvements calculés et précis témoignent d’une énergie brute et dévoilent une intimité dérangée. Ce dernier duo de la soirée s’enchaîne parfaitement au volet final, dans lequel tous les danseurs se retrouvent sur scène.

C’est à la fin du spectacle que tout prend son sens. Le texte interprété par le danseur Jermaine Maurice Spivey dévoile avec humour et profondeur cette idée d’armure, de fragilité humaine, de complexité relationnelle et de difficultés de communication chez un couple. La force de la chorégraphie atteint son apogée, les danseurs se démarquent à la fois individuellement et collectivement. La touche humoristique beaucoup plus soulignée transporte le spectateur dans un univers de super héros se transformant et se défendant contre les «méchants». Je ne sais pas encore si cette touche comique m’a plu ou non. J’étais de nouveau confrontée entre la beauté onirique de certains éléments de la création et perdue dans l’univers cinématographique qui rappelle les films d’action. Sans aucun doute, la construction des quatre volets permet d’établir une gradation qui mène à l’explosion finale et qui permet à l’audience d’évoluer avec les danseurs. Somme toute, l’identification aux situations présentées m’a été difficile. J’ai souvent perdu intérêt, perturbée par certains choix comme celui d’utiliser la sonate pour piano (Op. 27 No. 2) de Beethoven dans le deuxième duo, ce que j’ai trouvé particulièrement cliché.

Malgré tout, je crois à la force du travail de Crystal Pite et de sa compagnie, qui nous offre une pièce riche et travaillée, et qui témoigne d’une maturité en tant que chorégraphe. Je recommande The You Show à tous ceux qui veulent se laisser transporter par cette épopée éclectique et poétique.

-Noémie Boisclair

The You Show de Crystal Pite, dernière chance demain, 24 mars, à l’Agora de la danse de Montréal.