Crédit photo et illustration : Jean Lavernec

J’ai toujours été intéressé par le cinéma de Jim Jarmusch. J’ai vu deux de ses premiers longs métrages, Stranger Than Paradise et Down By Law, grâce au Ouimetoscope (eh oui, les Y, je suis un X; et alors? Je n’ai que quelques encablures de plus simplement parce que je suis né avant vous, aucun mérite là-dedans), Mystery Train au Rialto, Night on Earth au Festival du Nouveau Cinéma et les plus récents à l’Excentris, en plus de les revoir plus d’une fois – surtout Dead Man… – grâce à La Boîte Noire. Hormis le mythique festival montréalais, toujours debout, les trois salles évoquées plus haut ont l’une après l’autre fermé boutique, au fil du temps, cette dernière l’an passé. Et maintenant, le même fondu au noir vient de s’activer sur le club vidéo mythique de Montréal fondé par François Poitras il y a près de 30 ans.

Ceux qui restent

De tout temps, les humains ont tourné le dos à d’anciennes techniques de communication au profit de nouvelles, plus rapides, plus pratiques, plus confortables, plus attrayantes; plus. Les gens ont tantôt opté pour l’imprimerie au détriment de l’écriture manuscrite ou la transmission orale, tantôt préféré le téléphone au courrier ou à la visite de courtoisie. Certains ont été rayés de la carte, comme le vidéodisque laser, d’autres, à la flamme inextinguible, ont connu un retour assez marqué, comme le microsillon – malgré une dimension identique au défunt support susmentionné – au début du vingt-et-unième siècle, pourtant donné pour mort au début des années 1990. Enfin, d’autres, s’ils ont perdu la cote, n’en sont pas moins demeurés d’usage courant. Le message texte ou les réseaux sociaux n’ont pas pour autant enterré le courriel qui lui, n’avait pas non plus éradiqué la rédaction papier qui encore aujourd’hui circule comme une lettre à la poste. Aussi, nierions-nous le fait que celui qui maîtrise le code Morse possède une corde de plus à son arc?

Du sang neuf

Me reviens l’image des deux protagonistes de Only Lovers Left Alive, l’une des plus récentes œuvres en date de M. Jarmusch : un couple de vampires ayant traversé les âges et ayant amassé une culture d’une riche diversité en provenance des quatre coins du globe est sans cesse menacé de disparition, par manque de sang neuf. C’est le piège qui guette l’humanité, car à quoi bon une culture si elle ne peut être transmise à du sang neuf qui prendra éventuellement la relève pour l’enrichir à son tour et la livrer en héritage aux suivants? Le streaming, c’est pratique du point de vue de celui qui écoute et qui visionne, mais pas de celui qui produit. Comment la musique, le cinéma et autres formes d’expression artistique nécessitant un support audiovisuel pourront-ils être viables à long terme si l’argent essentiel pour les produire continue d’être vampirisé par des technologies et des plateformes qui n’ont d’autre visée que de générer des profits pour leur seul intérêt? La notion de partage est importante là aussi. Encore Jarmusch, à propos du fait qu’il est un rare cinéaste de renom propriétaire du négatif de ses films : « Si j’investis trois ans de ma vie et beaucoup de travail, et que vous investissez votre argent, on peut partager les profits, mais je garde le négatif. »

Dans ce film, un « zombie » (un simple humain vasement inculte, ignorant la réalité d’immortel de son interlocuteur) à qui le vampire vient de confier avoir autrefois vu Eddie Cochran jouer d’une guitare Gretsch 6120 Chet Atkins, lui demande, incrédule, vu son apparence de jeune trentenaire, comment il a pu assister à un concert du célèbre musicien, décédé en 1960, le vampire, pour protéger son identité, laisse tomber : « Yeah, on YouTube ».

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Ce grand tout

En effet, oui, sur YouTube – réplique maintes et maintes fois entendue dans notre entourage depuis déjà une bonne décennie –, nous avons accès à tant d’œuvres, parfois difficiles à trouver autrement. Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’une prestation en concert de la chanson d’un artiste ou d’une scène culte tirée d’un classique, mais de l’album au complet ou du film dans son intégralité.

Et évidemment : ces deux extraits – autant la scène de la guitare chez Jarmusch que la prestation de Cochran – peuvent être visionnés sur le popularissime site de vidéos.

Praeteritum versus praesenti : versus?

Pour terminer – car il le faut bien, même si le texte électronique a justement cet avantage par rapport à celui imprimé de ne pas être limité par l’espace, l’encre et le papier ni être fixé par l’alliage de ces deux derniers éléments –, revenons à l’œuvre de Jarmusch. Dans Ghost Dog, autre pan majeur de sa filmographie, qui traite de la persistance des traditions en perdition, de transmission par les mots et de communication au-delà de ceux-ci (il faut voir ce trialogue savoureux entre un unilingue francophone et deux Étatsuniens typiques du New Jersey, qui parviennent à se comprendre en dépit, voire au travers du défi linguistique), le cinéaste se positionne en citant à plus d’une reprise Hagakuré, LE livre référentiel du guerrier samouraï, recueil de commentaires formulés il y a trois siècles. De cette collection d’axiomes se trouve la suivante, traduite de mémoire – puisque c’est bien de mémoire que l’on parle ici, et des innombrables façons de la transmettre, toutes plus subjectives les unes que les autres :

« Autant nous ne pouvons vivre constamment dans le printemps ou l’été, autant nous ne pouvons répéter la même journée toute la semaine. C’est pour cette raison qu’il est vain de tenter de ramener le monde d’aujourd’hui à l’esprit du siècle dernier. Voilà pourquoi il est important de chercher à tirer profit du meilleur de chaque génération. Ceux qui n’ont aucune compréhension de cette action font l’erreur de demeurer attachés aux générations éteintes et de négliger l’époque actuelle. D’un autre côté, ceux qui ne s’intéressent qu’au présent et méprisent le passé font figure de gens bien superficiels. »

Par le biais de La Boîte Noire, la contribution de François Poitras à la transmission du septième art à Montréal, et ce, sur trois décennies, en fut une exemplaire et à marquer dans le grand livre de la mémoire collective. D’autres modèles viendront et partiront, certains oubliables, certains moins, d’autres encore tout à fait révolutionnaires. Puissions-nous conserver la décence de reconnaître ces derniers, pour la suite du monde.

Jean Lavernec