Avec La Grande Noirceur, Philippe Girard, fidèle à lui-même, s’est réapproprié un moment charnière de l’histoire du Québec pour lui donner vie à échelle humaine.

Québec, 1939. La fin de la Première Guerre mondiale a entraîné l’arrivée de nombreux immigrants, et l’annonce de la deuxième, le départ de soldats venus d’un peu partout en partance pour l’Europe. L’un deux laissera derrière lui un Le Paradis Perdu de John Milton. Un livre condamné par l’église catholique et dont la prise de possession par Anna Donati, une jeune italienne de la paroisse avoisinante, concorde avec celle de sa rencontre foudroyante avec un mystérieux inconnu. Difficile d’en dire davantage sans tout raconter. Toujours est-il que la jeune femme sera appelée à veiller au chevet de cet homme dont elle ignore tout, lui faisant la lecture au presbytère où il se trouve alité.

À l’ère de l’obscurantisme, les ragots et les faux semblants sont rois et la pauvre Anna se trouve bien vite prise entre ses envies pécheresses, la menace de damnation que laissent planer les membres du clergé et les vices cachés de ceux-ci.

Mélangeant habilement onirisme, théologie et suspense, Philippe Girard nous plonge au cœur d’un Québec à la fois lointain et familier. Sombres et saturées, les couleurs utilisées contribuent à faire ressortir l’aspect sombre des thématiques traitées telles la violence, la trahison, la médisance et la culpabilité. La composition des planches est, en soi, très traditionnelle et épurée, mais celle régnant à l’intérieur de chacune des cases laisse deviner une profondeur de champ, une complexité insoupçonnée au premier regard. Ce dernier aspect traduit bien la nature de l’histoire, voire en accentue le propos.

Si l’œuvre se dévore en moins de deux, une seconde lecture est tout indiquée pour mieux saisir toutes les subtilités dont elle regorge, car, après tout, les apparences sont souvent trompeuses.

Vickie Lemelin-Goulet

La Grande Noirceur, Philippe Girard, Mécanique Générale, 2014.