Depuis la publication de L’ignorance en 2000, Milan Kundera s’est surtout adonné à l’essai; il revient au roman avec La fête de l’insignifiance, présenté comme le point final de son œuvre. Sorte d’hybride entre le cycle tchèque et le cycle français, il reprend, du premier, la division en sept parties, et du second, la brièveté. Encore une fois, il s’agit d’un roman en forme de variations, une sorte de fugue romanesque où les mêmes thèmes et motifs sont repris encore et encore mais avec différentes tonalités.

À son habitude, l’auteur bâtit son roman autour de ses thèmes plutôt que de ses personnages, auxquels il ne tente pas de nous faire croire. De ceux-ci, le lecteur ne sait rien de plus que ce qu’il a besoin de savoir pour comprendre le roman; souvent, le narrateur intervient dans son récit et s’adresse directement au lecteur :

« Dans mon vocabulaire de mécréant, un seul mot est sacré : l’amitié. Les quatre compagnons que je vous ai fait connaître, Alain, Ramon, Charles et Caliban, je les aime. C’est par sympathie pour eux qu’un jour j’ai apporté le livre de Khrouchtchev à Charles afin qu’ils s’en amusent tous. »

D’ailleurs, les personnages réfèrent souvent à l’auteur en l’appelant « notre maître ». On pourrait considérer que la lecture des Souvenirs de Khrouchtchev constitue la base de l’intrigue, si on peut parler d’intrigue dans le cas de Kundera, qui fait tout son possible pour que ses romans ne soient pas « résumables ». Bref, dans ce livre, Charles lit que Staline, en réunion, a raconté à ses collaborateurs une historie de chasse à la perdrix complètement invraisemblable et que ceux-ci, ne comprenant pas qu’il s’agissait d’une blague, l’on secrètement et rageusement traité de menteur.

Charles est obsédé par cette histoire, par laquelle « une nouvelle période de l’Histoire annonçait sa venue » : celle où l’on ne sait plus ce qu’est une blague. Il veut même l’adapter en pièce pour un théâtre de marionnette, car « personne n’a le droit de faire semblant de restituer une expérience humaine qui n’est plus ». Tout personnage historique s’éloigne du présent et perd de la substance grâce à la force de l’oubli; il devient simple marionnette, sans intériorité, que quiconque peut animer, forcer à faire et à dire n’importe quoi. C’est donc en tant que marionnette qu’il imagine Staline, réduit par l’Histoire à son rôle de « Lucifer du XXe siècle ». Ainsi s’articule le premier thème du roman, un thème qui est cher à Kundera depuis longtemps : la disparition de l’humour.

L’autre axe de réflexion est celui sur l’insignifiance. Alain croise de jeunes femmes au nombril dénudé et se demande ce que signifie le fétichisme du nombril. Mais le nombril lui fait aussi penser à sa mère qui, à leur dernière rencontre alors qu’il avait dix ans, le lui avait étrangement touché du bout du doigt. Il parle avec elle en songe et lui demande pourquoi, comme son père le lui avait dit, elle ne voulait pas de lui. Le nombril devient ici symbole du fœtus, symbole de l’enfantement, de la longue chaîne qui nous relie tous les uns aux autres et de la naissance qui nous est imposée, car, après tout, « personne n’est ici par sa volonté ».

Ramon nous offre un autre morceau du puzzle : lors d’une fête organisée en l’honneur de d’Ardelo, un ancien collègue à lui, il se plaint à Caliban, son ami serveur (qui, pour s’amuser au travail, se fait passer pour un Pakistanais, inventant pour cela une fausse langue) de la disparition de l’humour :

« Nous avons compris depuis longtemps qu’il n’était plus possible de renverser ce monde, ni de le remodeler, ni d’arrêter sa malheureuse course en avant. Il n’y avait qu’une seule résistance possible : ne pas le prendre au sérieux. Mais je constate que nos blagues ont perdu leur pouvoir. Tu te forces à parler pakistanais pour t’égayer. En vain. Tu n’en ressens que fatigue et ennui. »

En marge du récit des quatre amis, Staline devient un personnage à part entière; Kundera n’hésite pas à s’écarter de la vérité historique et s’amuse à remodeler le passé, se servant du Staline historique comme de sa marionnette. C’est ainsi qu’il donne une leçon de philosophie à ses collaborateurs et qu’il en vient à affirmer que le communisme n’est, au fond, qu’une « rêverie que le monde entier s’est mis à prendre au sérieux ». Prendre quelque chose au sérieux, c’est lui accorder une grande valeur; le sérieux serait donc ici l’antonyme de l’insignifiance, c’est-à-dire de la non-valeur. Si le communisme s’est imposé en Russie, c’est que beaucoup trop de monde l’a pris trop au sérieux, lui a accordé une trop grande valeur – plus grande que celle de bien des vies humaines.

Ramon est le ciment qui vient fixer le thème de la disparition de l’humour avec celui de l’insignifiance. Il se rappelle la réflexion de Hegel à propos de l’humour, qui serait « impensable sans l’infinie bonne humeur. […] C’est seulement des hauteurs de l’infinie bonne humeur que tu peux observer au-dessous de toi l’éternelle bêtise des hommes et en rire ».

L’infinie bonne humeur, ce serait donc cette capacité à ne rien prendre au sérieux, à embraser l’insignifiance de l’existence et en apprécier le comique. C’est seulement lorsqu’on prend les choses au sérieux qu’on s’offusque. Toutes les tragédies sont créées par des gens qui prennent les choses trop au sérieux et qui vont trop loin pour les valeurs qu’ils défendent. Or, pour reconnaître l’insignifiance de nos vies, il faut se distancier, repenser notre existence à l’échelle de l’humanité :

« Les corps des hommes restaient sans continuation, complètement inutiles, tandis que du sexe de chaque femme un autre cordon sortait, avec à son bout une autre femme ou un autre homme, et tout cela, répété des millions et des millions de fois, s’est transformé en un immense arbre, un arbre formé par l’infini des corps, un arbre dont le branchage touche le ciel. »

Le récit laisse tomber l’impératif réaliste et tombe dans la fantaisie : des anges tombent dans le ciel de l’URSS et Staline surgit, habillé en chasseur, dans le jardin du Luxembourg et fait rire tout le monde en tirant sur les statues qui ornent le parc. Ramon et Alain observent Staline continuer sa destruction sacrilège, accompagné par un chœur d’enfants chantant La Marseillaise, et Ramon poursuit sa réflexion : « l’insignifiance, mon ami, c’est l’essence de l’existence », « la clé de la sagesse, la clé de la bonne humeur… »

L’infinie bonne humeur, c’est la sagesse de comprendre que tout est insignifiant, que la seule façon de résister à la course effrénée du monde, c’est de ne pas le prendre au sérieux et de s’en moquer.

– Antonin Marquis

La fête de l’insignifiance, Milan Kundera, Gallimard, 2014.