« Après l’effondrement de l’État albanais dans les années 1990, un homme tente d’assurer la survie économique de sa famille en dupliquant des films pornographiques. Contrarié de surprendre son fils en train de les visionner, il décide de réutiliser les cassettes vidéo pour enregistrer des reportages télévisés sur la guerre du Kosovo. Un an plus tard, il s’aperçoit que les séquences qu’il croyait avoir éliminées resurgissent parmi les images de guerre. »

Electric Blue, vidéo couleur, 5 minutes 30 secondes, 2010.

Pour la première fois en France, l’artiste albanais Adrian Paci signe une exposition qui lui est entièrement consacrée. Vies en transit est présentée au Jeu de Paume à Paris jusqu’au 12 mai 2013. L’exposition rassemble environ une dizaine d’œuvres de l’artiste. Ça peut sembler peu, mais ça suffit amplement pour saisir la justesse et l’habilité de la démarche et du propos de cet artiste qui ne peut laisser indifférent. Adrian Paci emploie plusieurs médiums, vidéos, installations, peintures, photographies et sculptures.

L’expérience de l’exil est la ligne directrice qui regroupe les œuvres de l’exposition. Si les œuvres de jeunesse de cet artiste s’élaboraient principalement autour de sa propre expérience, ses œuvres plus contemporaines, quant à elle, travaillent les mêmes thématiques, mais dans une perspective plus large. Il y a toujours ce sentiment de la perte, ce rapport ambigu entre la fiction et la réalité, cette douleur identitaire et culturelle. L’histoire collective, la question de la mémoire et du trauma planent constamment dans les œuvres et prennent différentes formes. Les propos des œuvres gravitent autour de la thématique du passage, comme le titre de l’exposition l’indique, à prendre dans une perspective élargie. Le passage comme cérémonie et le passage comme trajectoire physique sont, en l’occurrence, ici exploités.

Si la qualité esthétique des œuvres d’Adrian Paci n’est pas à défendre, c’est bien pour la charge politique, historique et culturelle que l’artiste réussit à atteindre violemment sa cible. La focalisation sur la lenteur et sur le cérémonial insuffle un caractère mélancolique aux œuvres. L’impression que quelque chose est perdue ou brisée semble dominer l’image. Le caractère désabusé des figurants renvoie aux cicatrices de la guerre, de la mémoire brisée et d’une certaine absurdité de l’existence.

 

Tout ça m’a beaucoup rappelé l’univers des films d’Emir Kusturica. La cohabitation du burlesque et du tragique se retrouve aussi dans les œuvres d’Adrian Paci. Cette ironie slave a des échos au sein de l’exposition. Je pense particulièrement à la projection Centro di Permanenza temporano (Centre de rétention provisoire] créée en 2007 qui se situe sur un tarmac. Les passagers font la file sur la rampe d’embarquement et attendent l’avion qui n’est pas encore arrivé. Ils ne s’impatientent pas, ils demeurent calmes et résignés. La caméra scrute les traits de ses passagers qui attendent leur avion vers une destination inconnue. Cette scène au confluent de l’absurde et du comique rappelle les univers à la fois invraisemblables de Kusturica et à la fois si représentatifs de cette identité slave. Cette scène renvoie explicitement à l’état de transition quotidienne dans lequel sont plongées les nations migrantes.

Les installations risquent de percuter davantage le spectateur que les peintures, bien qu’elles ne soient pas dépourvues de propos. L’exposition semble trouver un équilibre dans cette intermédialité, car elle permet au regardeur de réfléchir la perte identitaire sous plusieurs angles. Le message n’est jamais grossier et une large place est accordée au spectateur dans sa vision des choses. Adrian Paci confronte le spectateur sans lui imposer une morale ou un message. Les images ne sont pas violentes en soi, hormis peut-être celles d’Electric blue, mais elles laissent émaner une douleur palpable.

J’en conclus que la force de cette exposition réside dans sa prégnance. Elles nous reviennent en boucle, ces images. Elles ne s’oublient pas.

– Sylvie-Anne Boutin