Être l’enfant de ses parents est la faille première qui chamboule l’univers du sujet poétique dans Royaume scotch tape de Chloé Savoie-Bernard, un recueil de poésie paru récemment aux éditions de l’Hexagone. Une faille originelle à la source de son perpétuel sentiment d’abandon et de l’effritement interne qui s’en suit sachant « qu’il n’y / aurait personne / pour prendre soin / de moi même pas mes parents ». La haine générée par leur comportement est palpable et la voix de celle qui a « en travers la gorge bien des vitres cassées » se dresse pour se désaffilier de son père qui lui coule les pieds dans le ciment avec son amour, de sa mère qu’elle ne réussit pas à tuer, puis des fées penchées sur son berceau. « N’étais-je pas la chair de ta chair / que tu la sentes ma douleur / des prières / pour noël faites qu’elle ait mal / je serai sage toute l’année », écrit la poète. Ne pouvant se départir de l’imprégnation qu’ils laissent dans ses pas qui doivent continuer d’avancer, elle se fait sorcière. Elle les détrône pour créer, « pour construire / mon propre royaume et en découdre avec le vôtre » – son royaume scotch tape.

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Il s’agit d’un espace singulier qui peut accueillir toutes les fois où elle est morte, qui peut loger le fantôme des enfants avortés. Un espace qui porte ses « espoirs crevés / dont les débris rampent / jusqu’à l’adolescence / pour nous border d’échardes ». Il représente également le monde qu’elle a choisi, celui qui passe par la bouche des reines qui « ont faim / en sacrament les sorcières plus encore / c’est nous qui créons la ronde », « qui décidons de tout ». Autant de femmes qui solidifient les murs de son palais, des « muses incomparables », avec qui elle résiste et affronte les différents fragments du discours comme ceux de la clinique, des forums, des revues. Si parfois les amants pénètrent le royaume du sujet poétique, ils n’y règnent jamais. Ils sont présents pour fourrer un instant, suspendre ses « fins du monde », ses « désastres de conne » qu’elle devra reprendre en sortant. À d’autres occasions, elle se rhabille s’empressant de quitter l’homme qui traite ses ex de folles et lui chuchote « qu’on ne dit pas ça des filles qu’elles sont folles que mon sébum et les restes de mon parfum te bercent et veillent ton sommeil en te soufflant sur la nuque que toutes les bâtardes les démentes les étrangères que toutes les folles sont mes sœurs ». Il aurait dû être prompt à savoir que les laissées-pour-compte ont bâti leur empire sur leurs propres ruines et qu’elles entendent se tenir entre elles, entre amies « irrégulières ».

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Chloé Savoie-Bernard signe son premier recueil avec un langage puissant qui déchiquète l’expérience au féminin et la remoule en une forme juste « dans le carton-pâte » de son royaume poétique. Inévitablement, les cordes sensibles sont touchées. Nous sommes emporté.e.s, parfois assommé.e.s, dans le tournant de cette écriture de l’urgence qui, majestueusement maîtrisée, nous donne aussi envie d’opter pour le revers de la médaille.

Vanessa Courville

Royaume scotch tape, Chloé Savoie-Bernard, l’Hexagone, 2015.