Je l’avoue, j’ai la manie vaguement OCD de devoir toujours me définir un favori dans un sujet ou un groupe donné.

Donc, il va de soit que mon Ninja Turtle préféré est Raphaël (parce qu’il est clairement un rebelle en ne suivant pas la mode les noms finissant par o), j’aime particulièrement la moissonneuse-batteuse comme machinerie agricole (parce ce que doit être fort payant à ploguer dans une partie de Scrabbles), et le meilleur schtroumpf est bien évidemment le Schtroumpf Costaud, parce que, come on, il a un tatoo.

Mon état favori des Étas-Unis, quand a lui, est l’Utah. Le décor y est absolument superbe, les mœurs décalés de manière rafraîchissante pour la cynique alcoolique que je suis, et c’est dans cet état qu’on retrouve Angel Landing. Pour ceux qui ne le savent pas, Angel Landing est une piste de randonnée et d’escalade sans corde qui se trouve dans le Parc National de Zion. C’est plus de 1500 pieds de haut, et le dernier demi-kilomètre, qu’on fait à nos risques et périls (avec plusieurs pancartes nous avertissant exactement dans ces termes), est constitué d’un chemin de quelques pouces de larges et de chaînes pour tenter d’éviter de tomber à notre mort – ce qui n’a pas empêché plusieurs de ne pas y échapper. Je l’ai fait, j’ai eu peur. J’ai glissé, j’ai eu extrêmement peur. J’ai monté les derniers pas, j’ai eu le vertige, et puis, j’ai vécu l’euphorie la plus totale une fois arrivée au sommet.

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Vendredi soir, 21 h.

Tu es comme un nymphomane, mais pour les arts.»

Sabrina et moi nous étions taillées, en revenant de voir un show dont le nom m’échappe, une minuscule place dans la terrasse remplie à craquer du Verre Bouteille. Entre plusieurs verres, une conversation faussement scandalisée sur la nouvelle blonde de Johnny Depp et un débat plutôt philosophique sur la notion de fatum – que voulez-vous, nous sommes des filles aux vastes intérêts –, elle m’a lancée cette phrase quand j’ai passé un commentaire sur le spectacle de la soirée, qui m’avait laissé plutôt froide.

On ne mentira, quelques têtes dans notre entourage se sont tournées à son choix de mot. Et quelques une de plus quand j’ai acquiescé (pour avoir suscité autant d’intérêt, je devine que la dernière partie de la phrase s’est perdue dans le bruit des verres qui claquent). Cependant, cette phrase se voulant pseudo humoristique n’a pas servi qu’à faire rougir le jeune homme à notre gauche, mais aussi, même deux mois plus tard, à continuer de me faire réfléchir à ce besoin quasi-viscéral que j’ai d’aller voir autant de spectacles et expositions – rarement moins de 5 ou 6 par semaines – quand je suis reconnue pour ne pas aimer facilement ce que je vois.

Ok, c’est vrai, je suis difficile – ou, plutôt, ma sensibilité artistique ne s’émeut pas facilement. N’allez pas croire cependant que cela teinte en aucun cas les critiques que je fais ; je suis d’avis que faire une critique positive d’un spectacle et l’aimer – en retenir plus qu’un vague souvenir après quelques semaines – sont deux choses complètement différentes. La réussite d’un spectacle réside sur des aspects quantifiables ; le jeu des acteurs, la fluidité, la qualité de l’écriture, la cohérence, la pertinence face à son époque, l’originalité de la vision, la réussite d’atteinte des buts établis par le genre, etc. Tandis que le fait d’aimer ou non une œuvre d’art est purement de l’ordre du personnel ; tout dépend des liens qu’on en tire, de ses expériences antérieures, de ses aspirations, des sentiments qu’on recherche et qu’on réussit à trouver, ce qu’on connait déjà et ce qu’on veut découvrir. Une pièce, par exemple, sur le cancer, peut être à mon avis réussie, mais ne me touchera jamais de la même façon que quelqu’un qui a connu ce fléau de proche.

Mais plus profond encore que notre expérience et nos goûts personnels se trouve ce sentiment qui apparaît parfois, sans crier gare, quand on voit une œuvre. Cette conjoncture d’éléments qui, de façon mystérieuse, se coordonnent pour nous frapper de plein fouet.

Je me souviendrais toute ma vie d’être à l’arrêt d’autobus au coin Papineau/Mont-Royal, mes pieds gelés dans mes chaussures évidemment incompatibles pour les froids du mois janvier, à écouter en boucle une chanson d’Elliott Smith, laissant passer plus d’une heure et trois autobus devant moi avant enfin d’embarquer dans la chaleur, avant de pouvoir défiger, avant de pouvoir affronter la réalité, avant de pouvoir dire bonjour à un quelconque chauffeur. Je venais d’aller voir Orphelins, à la Licorne, et le mot «bouleversé » avait même perdu son sens. Mais, je venais aussi d’avoir un fix de cette drogue, de cet état, que je recherche par tous les moyens.

Des réactions comme celle-ci, j’en ai plus souvent au théâtre que devant d’autres formes d’art (ce qui explique peut-être mon obsession envers ce médium), mais elle ne m’est pas rare ; j’ai eu l’air d’un zombie pendant deux jours après avoir vu Badlands de Terrence Malick et j’ai été physiquement malade dans les toilettes du Quartier latin à la fin de Dogville de Lars Von Trier, j’ai nourri une obsession malsaine en écoutant l’album éponyme de The Antlers en boucle pendant deux semaines, je me sens prise de malaises à chaque fois que j’ai la chance de voir une œuvre d’Otto Muehl, j’ai pleuré ma vie après être aller voir le spectacle de danse « Sutra » du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, et je suis encore hantée par certaines phrases d’Hubert Aquin que j’ai pourtant lues il y des années.

Je veux être ébranlée, recevoir cette claque au visage, ce coup dans le ventre, cette main sur la gorge. Je veux endurer, absorber, et en surtout, ne pas en sortir tout à fait indemne. C’est un peu comme ma propre version d’un sport extrême. Bien sûr, après, bien des choses semblent facilement ternes en comparaison et par la nature des choses, bien peu d’œuvres peuvent réussir à être aussi marquantes, sans toutefois qu’elles n’en valent pas la peine. Mais une fois que tu as connu ce sentiment, ce vertige particulier, ça y est, probablement telle une nymphomane éternellement à la recherche de son prochain orgasme, telle une drogue à la dépendance instantanée, on est prêt à faire n’importe quoi – comme aller voir 5 à 6 shows par semaine – pour retrouver ce sentiment, cette émotion, cette expérience cathartique.

Je ne connais que très peu de choses qui peuvent donner une telle euphorie, et dans cette courte liste se trouve l’art. Et Angel Landing.

– Marie-Paul Ayotte

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Marie Ayotte (Marie-Paul de son vrai nom – mais elle aime faire semblant qu’elle ne s’en souvient pas) est une jeune (du moins, elle en a l’air) auteure qui tentera de vous divertir deux fois par mois avec ses réflexions sur l’art, la société, et toutes ces choses étranges qui lui passent par la tête.

Quand elle n’est pas en train de faire ses deux activités préférées : écrire ou boire, elle passe ses journées au théâtre, dans des expositions, à des shows de musique, ou à parler de théâtre, d’art visuel, de littérature, de musique ou de Ninja Turtles avec ceux qui veulent bien l’endurer. Oh, et parfois, elle finit par aller à sa job.

Cette photographie a été prise par elle au Zion National Park (Angel Landing).