Jeudi soir, 22 h 30.

Comme beaucoup trop de fois par semaine, je suis venue anéantir le concept d’espace personnel dans la petite salle de la Sala Rossa. Sur scène, une formation indie-folk avec un nom contenant inévitablement des références aux ours, aux loups, au bois ou aux chevreuils ** (bref, les groupes indie, ça aime ça, la nature). Devant moi se dresse une mer de flanelle carreautée, de vêtements mal ajustés dont on ne pourrait affirmer avec certitude venir de friperies ou d’American Apparel et de lunettes en corne noire. Les hommes ont des moustaches qui seraient dignes d’un 30 novembre, les filles portent des vêtements dignes de leurs grands-mères, les barmans servent à profusion de ces bières ni trop commerciales, ni trop de microbrasseries reconnues (porte-feuille oblige) et absolument tout le monde connaît Arcade Fire – mais probablement aussi Godspeed You! Black Emperor, Vic Chesnutt ou Sunset Rubdown.

Comme d’habitude, je sens que je détone dans ce décor. Pourtant, je viens de déménager de l’est pour le beaucoup plus tendance Villeray, je fréquente une buanderie underground décorée avec une tête de chevreuil (emblème déco de tout bon endroit hipster qui se respecte),  j’ai un iPhone ; je devrais donc bien avoir assimilé les règles de bases du « hipsterisme », non ? Pourtant, je déteste les dits hipster avec une haine à peine cachée (le coté pédant de nombreux d’entre eux, probablement). Et, pourtant, pour la plupart des gens qui me rencontrent, j’en suis le stéréotype encyclopédique. Peut-être cela a-t-il avoir avec le fait qu’en cas de feu, c’est avec ma collection de vinyles dans les bras que je sortirais à moitié nue sur le trottoir (je n’ai pas d’animaux, remarquez bien). 

Mais, au fond, la question ici revient à : que signifie le terme « hipster » ? Ce qui a commencé comme un mouvement de contre-culture progressiste promouvant l’art non-conformiste et la révision nécessaire des normes standards de beauté a donc évolué en un terme plus souvent qu’autrement péjoratif, qui décrit une personne avec un mode vestimentaire défini, un moka-déca-soya-latté-glacé à la main, qui démontre une attitude posée et désintéressée, dont la figure ne s’éclaire qu’à ces occasionnels moments de jouissance intellectuelle où elle est en moyen de pouvoir assumer la connaissance d’une chose inconnue de ses compatriotes.

J’exagère sous le compte de l’humour et je dresse ici une grossière image stéréotypée, je sais, mais ce portrait n’est tristement pas si loin de l’entendement général. De toute façon, entendons-nous ; comment parler d’un groupe aussi large sans aller dans la généralité – ou passer son temps à s’excuser de le faire ?

Dernièrement, on m’a parlé de cette mémoire de thèse en sociologie qui analysait les différents types de hipsters ; car, paraît-il, à l’instar de la théorie de l’évolution, semble-t-il que les hipsters évoluent et se caractérisent selon différents facteurs, tels la température ou les ressources de leur ville d’accueil. Ainsi, les hipsters rétro ’90 de Portland ont évolué différemment des hipsters définitivement grano de San Francisco. Hum. Mais pendant que j’y pense, nos hipsters montréalais, eux, ils peuvent bien être caractérisés par quoi ?

Si on revient à l’essentiel, à Montréal, tout événement hipster (lire ici, tout endroit idéal pour rencontrer le sosie de Win Butler et lui payer une bière) est, de base, musical ; que ce soit Pop Montréal, Under the Snow, ou encore les dizaines de festivals de genres divers que se partagent la Casa del Popolo, le Il Motor, le Divan Orange et le Quai des brumes. À Montréal, nos messes hipsters se font au son de la guitare, du drum, du piano ou du violon.

Ces événements, je m’y tiens beaucoup. Trop, certains diront. Parce que j’ai un amour absolu de la musique, oui, mais encore plus parce que je crois que ma présence peut faire une différence. Défendre, encourager, promouvoir la musique indépendante, ce n’est pas seulement adhérer à une sous-culture, c’est une prise de position claire autant sur ses choix de consommation que sur le type de groupes que nous désirons fermement continuer à voir présenter leur travail. Et qu’on s’entende ; la musique indépendante ne correspond pas seulement à tous ces groupes du genre musical qu’on a fini par catégoriser «indie» à défaut de mieux (qui correspond habituellement à du rock/folk/alternatif – et soyons honnête, souvent vaguement dépressif), mais aussi à tous ces groupes métal, électro, punk, ska, rap, et j’en passe, qui réussissent à se produire loin des grosses machines commerciales.

Il est primordial que nos artistes musicaux, particulièrement locaux et émergents, conservent leur diversité et la possibilité de faire de la musique comme bon leur semble. Il serait naïf de croire que nos choix d’achats de disques et d’assistance à un spectacle sont sans répercussion directe. Nous avons le choix de ne pas offrir en otage nos oreilles qu’à des corporations qui misent plus sur le sex-appeal de la chanteuse que sur la qualité d’un disque, tout comme nous avons l’option de ne pas donner notre argent comme des moutons aux artistes du Top 10 d’Archambault. Quelque soit le genre musical, le talent fuse de toutes parts sur la scène indépendante, montréalaise autant qu’internationale, et sans artistes ayant une totale liberté de création, sans compagnies de disques avec le cœur à la bonne place, sans disquaires prêts à offrir le rayonnement nécessaire à ces méconnus, parfois au détriment de leur caisse enregistreuse, et surtout, sans public – hipster ou non –, prêt à agir en accord avec leur conviction que ces artistes méritent leur support, la scène musicale québécoise deviendrait facilement fort anémique.

Au fond, peut-être que la différence entre moi et un hipster qui s’assume est la même qu’entre Superman et Clark Kent ; une paire de lunettes en corne noire.

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** Pour le plaisir, juste dans mon iPod, j’ai pu retrouver les groupes suivants  : Grizzly Bear, Mostly Bears, Seabear, Bears of the Blue River, Bear Country, Bearcat, Bear in Heaven,  Gold-Bear, Bear Driver, Bear Hands, Boy & Bear, Bear, We are Wolve, Wolf Parade, Wolf in a Spacesuit, Peter Wolf Crier, American Wolf, Sea Wolf, Wolf People, Three Blind Wolves, House of Wolves, The Ghost Wolves, Wolf Mother, High Wolf,  Lone Wolf, Sad baby Wolf, Woods, Wooden Sky, Wooden bird, Woods Brothers, Wooden Wand, Woodman, Woodmanq, Deer Tick, Deer  Tracks, Deershunter,  Deerhoof…

– Marie Ayotte

Marie Ayotte (Marie-Paul de son vrai nom – mais elle aime faire semblant qu’elle ne s’en souvient pas) est une jeune (du moins, elle en a l’air) auteure qui tentera de vous divertir deux fois par mois avec ses réflexions sur l’art, la société, et toutes ces choses étranges qui lui passe par la tête.

Quand elle n’est pas en train de faire ses deux activités préférées : écrire ou boire, elle passe ses journées au théâtre, dans des expositions, à des shows de musique, ou à parler de théâtre, d’art visuel, de littérature, de musique ou de Ninja Turtles avec ceux qui veulent bien l’endurer. Oh, et parfois, elle finit par aller à sa job.

Les photos sont bien sûr une gracieuseté de son iPhone et de son talent inné pour la photographie.