Drôle d’objet, difficile à décrire, que cette Chambre organique, premier recueil de Mariève Maréchal, paru aux éditions Triptyque cet automne. Pas étonnant que l’éditeur ait été le premier à, sinon s’y casser le nez, en parler sans trop se mouiller :

La chambre organique est une façon d’exprimer la colère à la fois malgré et à travers les lieux et les corps. Elle est un tiers-espace. Un métissage. Mais aussi une quête. »

Il est juste d’affirmer que lieux et corps forment le squelette référentiel du texte. Or, c’est un peu large, « lieux et corps ». Disons, plus précisément, que les poèmes s’attachent au matériau – bois, béton, marbre – et aux murs (traçant les contours d’un enfermement – dans une « chambre organique »?). Ils cherchent souvent à dévoiler une sorte d’envers du décor; plusieurs d’ailleurs touchent ouvertement à la langue, à l’écriture, à la poésie :

je décharge du langage

des e muets du genre des familles des nombres

ne garde en orbite que le verbe sans ses coquilles

l’ionise dans mes atomes

poésie nucléaire

Le travail est impeccable. Les vers, bien découpés, construisent leur sens dans un rapport avec le blanc de la page, qui fait office d’interruption, de ponctuation, de respiration. Ils sont polysémiques, atteints de folie grammaticale, chargés d’ambiguïtés d’accords.

Il y a de tout : du poème intime, du « je » qui approche de l’amour sur la pointe des pieds; du poème de révolte, de désir de tout renverser; du poème à la troisième personne, descriptif, lointain, méprisant peut-être. Mais les plus réussis, je crois, sont les poèmes où la recherche (la « quête ») est avouée, en même temps que l’échec. La confession d’en être encore à la tentative.

Pas d’ordre intelligible dans ce mélange difficile (est-ce là ce qu’on entend par « métissage »?), sinon qu’il est ponctué de ces poèmes à l’infinitif qui prennent un rôle de commentaire, d’observation, de confession ou de ligne de conduite.

Le caractère hétéroclite de la composition, il me semble, jure avec le titre. « Organique » évoque à la fois le biologique, le vivant, et l’unité indéfectible. Pour le vivant, ça va, on s’y retrouve. Mais l’unité? Il manque peut-être des clés pour bien lire la suite de ces poèmes. Or, je n’arrive pas à m’ôter une impression de sabotage du poétique par l’intellectuel1, par les évocations d’un trouble identitaire mille fois visité par la littérature qui cassent l’effet bouleversant des poèmes où affleure une sensibilité plus personnelle.

La chambre organique est un beau livre, c’est indéniable – qui ne pèche peut-être que par un désir trop fort de « passer un message », de toucher aux bobos qui touchent tout le monde. Ironie du sort, c’est là où ça tombe dans l’intime, où ça n’essaie plus de nous attraper dans les pinces de ses questions idéologiques sur la féminité, que ça touche vraiment.

Roxane Desjardins

La chambre organique, de Mariève Maréchal

Les Éditions Triptyque, 56 p.

1. Le fameux « trouble dans le genre », apparemment à l’origine de vers comme « nos milliards de vagins contre dieu », ou « je refuse d’être une fille car je ne suis pas un garçon »