Déjà la horde de chair se tait, un recueil au titre intrigant, mais fort évocateur, est le tout premier livre d’Ariane Audet. Il s’agit d’un début prometteur, car on y sent une certaine maturité d’écriture, tant sur le plan de la forme que sur celui du propos poétique.

Il faut bien le dire : le titre à lui seul donne le ton au recueil et pique la curiosité. Que nous dit-il, d’emblée? Il nous révèle que la chair est multiple et que c’est très (voire trop) tôt que celle-ci s’est murée dans le silence. Toutefois, si la chair s’est tue, son silence n’est peut-être, au fond, que cet instant où la parole se rassemble, se rameute, avant de se déployer dans toute sa crue vérité.

« Des mains de proie »

La voix des poèmes s’adresse à un « tu » féminin aux prises avec un « il » dont la présence fantomatique traverse tout le recueil. C’est d’ailleurs la métaphore de la déchirure et du morcellement qui domine tout au long du texte, et l’ombre de ce personnage masculin n’y semble pas étrangère. Celui-ci porte en effet les cicatrices de la femme « en guise de bijoux ». Il semble également que ce soit lui qui la « taille » « par la serrure », la rend « amenuisée / négligeable », la désosse « sous [sa] chemise broyée / par des mains de proie ».

Outre ce récit aux allures de tiraillements amoureux, une réflexion beaucoup plus profonde demeure sous-jacente au texte. Il y a, à travers cette même image de l’émiettement et du dépeçage du corps, cette idée selon laquelle la prise de conscience de soi face à l’autre exige une certaine dose de violence et de souffrance qui mène, ultimement, à l’affirmation de soi. Et c’est ici que le multiple prend tout son sens, car le collectif prend la parole à travers ce relatif et amer épanouissement : « tu es là beaucoup / encavée dans la doublure / répandue comme de l’huile abreuvant la soie ».

Mathieu Simoneau

Déjà la horde de chair se tait, Ariane Audet, Les Éditions de  l’Hexagone, 2016.