Il est de ces coups de cœur auxquels on ne s’attend pas. On croit prendre un risque, on sort un peu des sentiers battus, et voilà que le livre qu’on prévoyait un peu fastidieux s’avère brillant, lumineux même, remettant en cause des années d’idées reçues littéraires. Ainsi me suis-je épris de Diane Meur et de son plus récent roman La Carte des Mendelssohn, paru le mois dernier aux éditions Sabine Wespieser.

Prenant pour prétexte la vie d’Abraham Mendelssohn, fils de Moses le philosophe et de Felix le compositeur, l’écrivaine et traductrice d’origine belge offre un portrait foisonnant de l’histoire de l’Europe, mais surtout de l’implication du passé dans tout ce que nos vies ont de contemporain.

Philosophe juif allemand du siècle des Lumières, Moses Mendelssohn est, à première vue, le point de départ de la vie de son fils Abraham. Enfant, il voyage à Berlin sur les traces d’un professeur bien-aimé puis se marie avec Fromet Gugenheim; c’est, selon toute logique, le début de l’histoire. Mais l’est-ce vraiment? Ne doit-on pas remonter jusqu’au père de Moses, Mendel Dessau, dont la lignée portera le nom?

Selon Meur, une recherche poussée pourrait faire remonter l’histoire d’Abraham Mendelssohn jusqu’aux Égyptiens et même plus loin. La première véritable question est donc: où commence une histoire? En tant que romancière, Meur doit ainsi décider, consciemment, ce que son roman mettra en lumière, et ce qu’il laissera en plan. Narratrice, elle met en scène sa propre quête, ses recherches, ses questionnements, et les nombreux obstacles qui se dressent entre elle et son objectif, soit celui d’expliquer le fil qui relie Moses à Felix en étudiant Abraham, banquier au succès mitigé.

Mais à force de creuser, Meur découvre que les implications de sa recherche sont bien plus vastes que la simple vie d’un homme. Les mariages, les amitiés, les déplacements et les guerres idéologiques ont tout autant à voir dans le destin de cette famille que la transmission génétique.

Sur fond de suspicion religieuse (qui mènera plusieurs Mendelssohn à se convertir, une ou plusieurs fois), c’est l’histoire du monde qui se déroule sous nos yeux. Il faut alors établir l’arbre généalogique, y indiquer les alliances, les métiers, les déménagements, les conversions; Meur raconte avec beaucoup d’humour comment l’entreprise a failli lui coûter sa santé mentale. Mais lorsqu’on sait que ledit arbre compte quelques 765 noms, on comprend la démesure de la tâche.

Entre fiction et obsession

Démesuré, voilà un adjectif approprié pour décrire ce roman. Car Meur saute d’une branche à l’autre de la famille Mendelssohn et s’affaire à remplir les zones d’ombres d’une fiction légitime – c’est bien là le droit le plus élémentaire de la romancière. Ainsi assiste-t-on à la visite de Moses, sous forme d’esprit, à sa fille Dorothea, ou à une histoire d’amour improbable entre une religieuse et son beau-frère, que des recherches poussées viendront démentir. Mais il fait si bon prêter des intentions à ces fantômes du passé, qui semblent pourtant résolument vivants quand on apprend à les connaître!

« La vérité, c’est que je voyais de moins en moins comment tirer de cela un roman. Si l’Histoire (dans son mouvement, sa dynamique et ses causalités) est pour moi une matrice de la fiction, je me sens incapable d’écrire de la fiction à partir de faits historiques réels. J’ai besoin de personnages qui vivent, moi, vivent leur vie de personnages, laquelle n’est pas encore écrite au départ et dont je ne sais pas tout. S’il s’agit seulement de broder sur un canevas donné d’avance, je n’ai plus rien à faire là. »

Soutenu par une foule d’extraits de correspondance intime, de témoignages, d’entrevues, de déambulations et de plein de petites digressions, le roman de Meur rend à l’Histoire ce que les manuels scolaires lui nient : la vie. Dans un rêve complètement surréaliste mettant en scène une rencontre transgénérationnelle des descendants de Moses, l’auteure donne la parole à ses personnages et leur permet de se montrer sous leur vrai jour, ou plutôt, leur jour probable. On se croirait en pleine nuit de sabbat, alors que les uns défendent la cause des enfants nés hors mariage pendant que les autres s’inquiètent du caractère peu démocratique de la réunion, en particulier pour les membres de la famille qui ont eu le malheur de ne jamais devenir célèbre – et Meur insiste bien sur l’absence de reconnaissance des femmes dans la plupart des aventures généalogiques.

La scène donne à voir l’humour mais aussi l’obsession de Meur, elle qui, tout au long du roman, commente sa propre démarche, frénétique, et mentionne au passage un amant dont elle s’ennuie, les réactions de ses amis, les regards inquiets de ses enfants devant son dévouement. Qui étaient-ils, tous ces descendants qui ne sont que noms sur le papier? Toujours, elle cherche à creuser plus profondément cette question, et pourtant il lui faut bien admettre qu’elle n’arrivera jamais à les connaître tous.

Une famille comme les autres

C’est après deux ans à aller et venir entre Paris et Berlin, arpenter des chemins de campagne, fouiner dans des bibliothèques, rencontrer des spécialistes de la question Mendelssohn et remplir carnets sur carnets de notes et d’impression personnelles que La Carte des Mendelssohn prend forme.

Au départ enquête sur un seul homme, le résultat final s’apparente plutôt à une formidable réflexion sur les hasards et les coïncidences qui ont façonné l’Histoire. On s’embourbe dans les méandres de la descendance de Moses qui, malgré les nombreux éclaircissements et rappels de l’auteure, finit par donner le vertige, et on constate en même temps que l’auteure que le nom Mendelssohn recèle de bien plus que de simples histoires de famille. Car qu’est-ce qu’une lignée, au final? « Plutôt qu’à un bloc, n’a-t-on pas affaire dès lors à une infinité de miettes gardant entre elles un lien des plus vagues, que la plupart ont oublié, et qui ne signifie plus rien? »

Forcément, La Carte des Mendelssohn cherche à tracer des frontières, à poser des limites : entre les genres littéraires, entre les familles, entre les territoires occupés par leurs descendants. Mais le verdict est sans appel : rien n’est défini ni figé, tout est en quelque sorte connecté et il n’y a pas lieu de trancher, séparer, diviser. Il s’agit d’un tour de force pour Diane Meur de mettre ainsi en scène des personnages connus ou moins connus de l’histoire européenne, s’inspirer de leurs vies dans ce qu’elles ont d’universel, et montrer les liens qui existent toujours entre les gens d’une même génération, d’un même pays, mais également entre le passé et le présent. Elle-même finit par devenir le personnage principal du roman; elle n’est peut-être pas une descendante du philosophe des Lumières mais elle est celle qui, par son érudition et sa fantaisie, nous donne à lire un grand roman.

– Chloé Leduc-Bélanger

La Carte des Mendelssohn, Diane Meur, Sabine Wespieser, 2015.