Une dizaine d’artisans semblent se préparer sur scène, dispersés à travers des dizaines de mini-décors et d’objets de toutes sortes. Il y a un dolly, deux caméras, des ordinateurs… Pour moi, c’est comme un retour à l’arrière, me rappelant toutes ces fins de semaines passées sur les plateaux de tournages, avec pleins d’autres artistes, qui n’avaient pour but que d’offrir le meilleur film possible en utilisant les ressources disponibles, qui comprenaient principalement leur imagination.

Kiss & Cry, de la chorégraphe belge Michèle Anne de Mey et du cinéastre Jaco Van Dormael, n’est d’ailleurs pas très loin de ce sentiment. Ayant comme prémisse une réflexion sur la question : « Où vont les gens quand ils disparaissent de notre vie, de notre mémoire ? », le spectacle ce présente à la fois comme un film, le making-of de celui-ci et une performance. Ainsi, sur grand écran, on peur voir cette fable à la fois douce et amère sur l’amour et la solitude, tout en pouvant, à notre gré, observer en même temps la réalisation en temps réel – d’ailleurs, fort bien rodée – par l’équipe sur scène.

Cependant, n’attendez pas les acteurs ; les protagonistes sont des doigts. Annulaires, pouces et auriculaires dansent sur des chorégraphies précises et transportent les émotions tels des humains au gré d’une musique qui chavire les cœurs. Aucun détail ne semble laissé au hasard, offrant au public des dizaines de moments de ravissement ; souvent attendrissants, parfois remplis d’humour et à quelques moments, pinçant le cœur par ses souvenirs qu’on a tous connus. Spectacle d’un accomplissement visuel inattaquable, les transitions à l’écran sont particulièrement impressionnantes techniquement parlant.

Bien sûr, il y a quelques défauts ; le mixage sonore qui enterre parfois les mots, les rares longueurs mises sur le compte de l’exploration artistique du mouvement, et, selon mon humble avis, l’utilisation sporadique de phrases, qui, une fois déshabillées de leur beaux mots, sont bien minces en sens, comme si, parfois, la volonté d’être poétique était forcée. Cependant, tout ceci est bien dérisoire à comparer à l’expérience unique et magique de ce spectacle.

Et cette expérience, elle est unanime ; les chuchotements enthousiastes du public à la sortie – et même les cris d’émerveillement lancées lors de la représentation par des spectateurs surpris par tant de beauté – confirment l’enchantement total que ce spectacle crée. Mais plus encore, pour les créateurs artistiques, professionnels ou du dimanche (et même ceux qui n’avait jamais contemplé cette option), il y a dans ce spectacle le plus important aide-mémoire ; celui que pour créer une œuvre, grande ou petite, ce n’est pas l’argent ou l’immensité des ressources qui compte, mais bien la volonté et l’imagination. La preuve : on peut créer un chef-d’œuvre avec quelques doigts, des gens de talents et beaucoup d’ingéniosité.

– Marie-Paul Ayotte (Emmpii)

KISS & CRY

Présenté à l’usine C du 25 au 29 avril 2012 dans le cadre du Festival Temps d’images.