Poètes de brousse est une petite maison d’édition dynamique qui se spécialise dans la poésie donnant une belle part à l’excès. Souvent, chez elle, le poète est, conformément à l’ethos popularisé par le livre éponyme de Verlaine, maudit : c’est un rebelle qui crache sur une société qui le vomit. La guerre qui s’annonce investit le langage, un langage gorgé d’animosité, rempli de cadavres, de noyés, de ruines et de maladie, bref, de toutes ces choses joyeuses qu’exclue d’emblée toute conversation civilisée autour d’une machine à café le mercredi après-midi dans une tour du centre-ville. Lecteurs, soyez donc avertis : sortir des sentiers battus nécessite qu’on ne fasse pas dans la dentelle puisque, dans la brousse, on doit faire son chemin à la machette.

Lutter pour soi, ça va. C’est une vocation qui repose sur une décision, après tout, personnelle. Mais qu’en est-il de lutter pour les autres ? Pour la chair de sa chair ? Comment composer avec la contamination inéluctable de ce monde mortifère sur sa progéniture ? Il s’agit, à mon sens, de la question qu’explore In vivo, le quatrième recueil de Kim Doré, le troisième aux Poètes de brousse, qu’elle dirige. Le livre s’ouvre sur l’hostilité d’un monde qui précède toute vie : « C’est le jour de votre naissance – mains liées, marée dans la bouche – vous arrivez tard, vous n’avez rien dit encore que le silence regarde ; de haut en bas, plusieurs fois ce corps signe votre consentement. » Pour la poétesse, la condition inaugurale de l’existence est la malédiction : pour elle, naître signifie être submergé par les déterminismes inhérents à une communauté fatalement préalable. Il en résulte une inadéquation originelle qui, par la force des choses, doit être corrigée. Toutefois, contre l’imposition d’une rectitude que révèle le fait que l’« on enseigne à respirer contre les miroirs […] » ou « à tourner avec l’aiguille […]», la véritable sagesse, elle, semble résider du côté « des naufragés », dont on apprend la langue « comme on danse : nuque brisée, corps qui penche et ce regard terrible de nourrisson déraciné. » Autrement dit, la liberté, la vraie, repose sur la parole des survivants, des damnés.

À partir de cette prémisse, cantonnée dans la section intitulée « Formulaire », In vivo laisse la place à l’expression des doutes de la poétesse dont la recherche de pureté salvatrice se heurte à sa propre impuissance à changer un monde qui l’excède : « Les mots, je vous prie, pour saigner le grand ciel bleu des morts ? Les gestes, je vous implore, pour soigner la peur des vivants ? ». La quarantaine qui s’annonce, et qui donne son titre à la seconde section du recueil, la plus longue, consacre la distance protectrice dans laquelle se place la poétesse, d’où elle soupèse avec circonspection ce réel peuplé de « petits anges disparus [qui] foncent à présent seuls et gris sur la terre maudite de leur avenir, la grâce loin derrière. » Le caractère protéiforme de cette angoisse est symbolisé par les changements de ton et de forme qu’affectent les poèmes de cette section et qui organisent leur regroupement en différentes sous-sections.

Ainsi, l’effritement progressif des textes, en partant de blocs compacts de prose qui se fragmentent en vers de plus en plus brefs au fil de la lecture, figure l’épuisement de la parole, alors que la poétesse avoue qu’elle « écri[t] avant de ne plus savoir / pourquoi pour qui nos chaines ». De guerre lasse, il semble qu’il faille « se serrer quand même / dans l’hiver contagieux / des vivants : sortir. » Cette sortie tranche le nœud gordien de l’anticipation, mère de toute angoisse, et l’événement tant redoute, rendu manifeste par ces « rivières [qui] ont cédé », fait office d’acceptation. La brièveté de la dernière section, appelée « Colportage », confirme cette situation d’équilibre  : « c’est fini j’atteins la scène parfaite / où les contagieux rêvent transis ». Désormais, il faut vivre.

Au final, ai-je aimé In vivo ? Je m’étonne de devoir me poser cette question, et je m’étonne encore plus ne pas pouvoir y répondre avec satisfaction. Je sens quelque chose de puissant dans ce livre, qui entraine l’écriture comme une vague de fond, et avec elle la lecture. Mais dans l’abysse des métaphores qui foisonnent, en conformité au style touffu (ténébreux ?) auquel nous a habitués Kim Doré, il est arrivé que je me perde. Je pourrais lui reprocher de faire dans la surenchère si je n’étais pas convaincu que ce manque d’unité du propos, marqué par des sursauts d’espoir en plein pessimisme, ne répondait pas à un projet esthétique cohérent, qui vise à dépeindre avec acuité l’ambiguïté d’un tumulte intérieur bien réel. La lecture d’In vivo n’est donc pas une sinécure, comme l’est toute purge. Mais que celui qui se sent les reins solides n’hésite pas : la plongée en vaut la peine.

– Hugo Beauchemin-Lachapelle

In Vivo, Kim Doré

Poètes de brousse