La Beat Geneation n’a pas cessé de nous fasciner. Qu’on les aime ou pas, Jack Kerouac, William Burroughs et Allen Ginsberg ont marqué la littérature américaine et leur succès continue de se faire sentir jusqu’à dans la sphère du septième art. Mythe à explorer ou exploitation d’une éternelle fascination pour des marginaux fracassant des conventions à coups de machine à écrire? Sans doute un peu des deux, toujours est-il que les adaptations cinématographiques de l’esprit rebelle des beats réussissent parfois à viser juste, comme l’ont démontré Naked Lunch (1991) et Howl (2010). Plus tôt, cette année, on a déjà eu droit au décevant On the Road, et cette semaine, c’est la jeunesse de la bande qui nous est racontée dans Kill Your Darlings de John Krokidas dont c’est le premier long métrage.

Le film tourne autour de la rencontre de Ginsberg et Lucien Carr à l’université Columbia en 1944. Bien qu’il n’ait pas eu la postérité littéraire de ses comparses, Carr était le centre de ceux qui sont devenus plus tard les piliers de la littérature beatnik. C’est lui qui présentera Ginsberg à Burroughs et Kerouac. On les voit se réunir pendant des soirées poétiques pimentées d’alcool et de drogues variées tout en pestant contre les conventions littéraires martelées par leur professeur. Si la première partie se concentre sur leurs tentatives de créer une révolution poétique, la deuxième s’attarde sur la relation controversée entre Lucien et David Kammerer, qui finira mal.

Ainsi, commençant comme film littéraire, Kill Your Darlings devient un récit de crime, et de ce fait, il s’égare. Il aurait fallu faire un choix, ou un film plus long, plus exhaustif. Ginsberg et Carr sont bien campés, mais les autres personnages ne sont que des satellites unidimensionnels dont la seule utilité semble se réduire à des faire-valoir. Kerouac arrive assez tard, et n’apparaît que comme un alcoolique négligeant sa fiancée. C’est ce qu’il était, bien sûr, mais il était aussi bien plus. De même, Burroughs, dont la première apparition est assez cocasse, ne se contente par la suite que d’être le pourvoyeur en drogues des jeunes poètes. Sans oublier la sous-utilisation criminelle d’Elizabeth Olsen, qui a démontré son talent remarquable dans Martha Marcy May Marlene (2011) et qui ne fait ici que figure de potiche.

Coté réalisation,  Krokidas se débrouille bien, passant d’un style réaliste assez classique à un rythme qui se déniaise à fur et à mesure que les beats découvrent leurs talents : la caméra devient de plus en plus à l’épaule, et la musique de plus en plus moderne. C’est une bonne idée qui aurait gagnée à être poussée d’avantage. L’esprit de l’époque est bien rendu. Le montage pendant lequel les poètes découpent des écrits pour en faire leur manifeste, le tout accompagné de jazz effréné, est une scène très réussie. De ce point de vue, le film semble être le début d’un metteur en scène prometteur, mais encore un peu timide. Le texte, co-écrit par le réalisateur, ne réussit toutefois pas à faire la démonstration de la fougue des écrivains qu’il souhaite tellement mettre en valeur.

Le récit se déroule pendant la Deuxième Guerre Mondiale, et les scénaristes en profitent pour faire un parallèle filé entre la dictature politique et celle de l’institution littéraire. Or, si la convention artistique est l’équivalent de l’extrême droite, alors le scénario est plus fasciste que Mussolini. Les parents de Ginsberg ne sont que des excuses maladroites pour montrer la culpabilité familiale qu’éprouve ce dernier. Tout est servi au spectateur sur un plat d’argent, il n’y a pas de demi-teinte, pas de mystère vis-à-vis de ces écrivains qui sont pourtant devenus de vrais mythes à décortiquer. Évidemment, on n’est pas obligé de faire la révolution littéraire en livrant l’histoire de la Beat Generation. Mais le contraste entre le style très convenu du scénario et le talent de ceux qu’on tente de camper comme des pionniers de la poésie moderne n’est certainement pas flatteur pour le film.

– Boris Nonveiller